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En poussant la porte de Barney’s records, petit magasin de disques du ghetto sud de Chicago, rien n’indique qu’on vient de pénétrer dans un des temples de la ghetto house. C’est pourtant dans ce vieil immeuble délabré qu’est né en 1984 (!) Dance Mania, archétype de ce sub genre complètement déjanté, aux fameux cut ups de voix licencieux. Les ghetto trax ont toutes sortes d’usage : dans le ghetto noir, ils servent de fond musical à des sessions de fitness comme en témoignent des cassettes vidéo en circulation ; pour les autres producteurs de house, c’est une influence extrême, mais une influence quand même. On peut expliquer la particularité de ce son par son isolement, de ses origines à aujourd’hui, puisqu’il n’a jamais été récupéré et a presque disparu. Le défunt Armando, Robert Armani, Lil Louis même ont fait des trax pour Dance Mania à leurs débuts, et aujourd’hui DJ Funk ou Deeon perpétuent l’esprit du label. Dance Mania a été rayé de la carte mais la house minimale et lubrique continue envers et contre tout de se faire entendre – avec surtout, malheureusement, des vieux disques -. Ainsi Deeon a encore sorti en 99 « Freaky Ghetto Style », CD mixé sur Basic Beat. Entre sa compilation « Bootyology », et un vrai album (si on peut dire) « Booty House Anthems », DJ Funk s’est affirmé comme le spécialiste de la booty house, variante encore plus sexuelle. On entame l’interview avec le boss Ray Barney, la quarantaine enjouée, avant d’échanger quelques mots avec DJ Funk et Deeon, les artistes emblématiques de cette scène décalée. L’interview remonte à 1997, mais apporte un éclairage exclusif sur cette période opaque de l’histoire de la house. Et déjà l’illusion du succès ne les effleurait plus.
Des tas de cassettes de rap et de r n b sont entreposées dans tous les coins.
Ray Barney - Oui, je ne vends pas que de la house. Ce marché parallèle m’a permis de survivre durant des années difficiles où la house avait quasiment disparu. Le magasin a été fondé dans les années 50 par mon père, pour le quartier. J’ai voulu conserver cette activité parallèle qui met un peu d’animation.
Selon toi existe-t-il une formule toute faite pour votre style de house ?
RB - Nos premiers titres utilisaient beaucoup de samples de James Brown avec des boucles rythmiques. En 84, on faisait déjà de la house, mais la musique était plus commerciale que nos productions actuelles. C’est d’ailleurs un truc qui nous démarque de nombre d’autres labels : notre musique est de moins en moins commerciale avec le temps.
J’ai entendu dire que vos premiers disques étaient calibrés pour les passages radio. Tu confirmes ?
RB - A l’époque, c’est vrai que je cherchais par tous les moyens d’attirer l’attention des radios, mais sans succès. Si tu veux produire une musique commerciale, il te faut une structure précise, un bon réseau de distribution, des relations. J’avais pas tout ça mais ça ne m’a pas empêché pas de sortir des disques.
Parles nous de ta rencontre avec Armando (qui venait d'etre emporté par une leucémie, ndr).
RB - J’avais l’habitude de bosser comme videur aux soirées de Farley Jackmaster Funk. Je me souviens très bien d’Armando qui portait sa caisse de disques. Il était encore au collège et devait avoir quatorze ou quinze ans. Il m’apportait souvent des cassettes de ses prods. Un jour il m’en laissa une avec le nom de Erick Martin, puis une autre avec Robert Armani. Pendant longtemps j’ai cru que ces noms n’étaient que des pseudonymes, puisque tous les jeunes producteurs ne cessaient de changer de nom. Armando ne m’avait rien dit, et pendant longtemps j’ai cru qu’il était l’unique producteur derrière tous ces morceaux. Leurs disques sont sortis sur Dance Mania plusieurs mois avant notre première rencontre.
Je reprends une question précédente. Comment se fait-il que, encore aujourd’hui, tous les disques Dance Mania aient ce son si particulier, cette énergie sans rien de superflu ?
RB - Ce son si particulier s’est créé peu à peu. Je n’ai jamais tenté d’influencer les artistes qui travaillent pour le label. Chacun détient sa propre personnalité, selon ses inspirations ou même son emplacement géographique. Si les productions de DJ Funk se distinguent de celles de DJ Deeon ou Milton, c’est tout simplement parce qu’ils n’habitent pas le même quartier. La house du ghetto ouest n’a pas le même son que celle du ghetto sud.
On décide d’aller rejoindre DJ Funk. Ray nous en parle dans la voiture.
RB – Vous verrez c’est un jeune homme très talentueux. Mais c’est moi qui lui ai appris à se distinguer des autres producteurs du coin. Je l’ai rencontré la première fois parce qu’il voulait me vendre plein de white labels. Il faisait régulièrement le tour des marchands de Chicago, les disques dans le coffre. Lorsque j’ai écouté, j’ai tout de suite compris qu’il fallait l’accueillir sur Dance Mania.
On finit par être présenté au boss de Funk records, vedette des block parties sauvages des parkings du ghetto ouest, DJ Funk, chez lui. Il tient entre ses mains l’album de Daft Punk « Homework » (qui venait de sortir, ndr).
DJ Funk – Si tu es Français tu dois connaître ces gars là… Pourquoi ont-ils mis mon nom sur leur disque ?
Ils sont friands de ghetto trax.
DJF - C’est quand même bizarre qu’une major comme Virgin vende de la musique comme ça. Je pensais que la house minimale n’appartenait qu’à Chicago. Pour nous ce son demeure très underground. La radio n’est pas notre but, d’autant plus que la censure ne nous permet pas de passer l’intégralité de nos compositions, jugées trop obscènes !
Malheureusement DJ Funk a un autre rendez vous et prend congé relativement vite. Mais on ne s’arrête pas là. On part pour Freak Mode records, où travaillent Deeon, Milton et Slugo. Toujours plus loin dans le ‘deep hood’. On remarque d’abord que les disques mis en vente ne correspondent qu’à des ghetto trax : pas de deep ou de techno. Pas de Cajual, et très peu de Relief (labels alors hypisés comme il faut, ndr).
DJ Deeon – Les artistes travaillant pour Cajmere sont des personnes provenant d’une classe sociale plus élevée. On ne se côtoie pas du tout. Seul Paul Johnson peut se permettre des allées et venues entre les deux camps, car il est apprécié de tous. Il est si fort qu’il peut mixer n’importe quel style de house.
Te soucies-tu du succès ?
DJD – A l’origine, je produisais des tracks pour pouvoir les jouer en soirée. Mais aujourd’hui je ne joue presque plus en public. Je n’ai accepté récemment que pour la mort d’Armando, soirée organisée par mes homies Slugo et Milton.
Alexandre Constantin
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