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Sorry, your browser doesn't support Java.  Derrick Carter
 
"Tu donnes, le public te rend, alors tu donnes encore plus. Voilà comment on fait décoller un set."
   

Il est trois heures du matin lorsque Derrick L. Carter prend les platines du ‘Vibe Alive & Ripe Anniversary’. Après une heure de set fabuleux, Derrick pose « When Doves Cry » de Prince sur un track bien acid de Plastikman. La foule éclate de rire. L’un des policiers affectés à la sécurité ne peut s’empêcher d’applaudir. A Chicago, Carter est vraiment chez lui. Il fait ce qu'il veut. Magnifique pilier de bar et fêtard acharné, il se permet quelques excès : tout ce qu’on peut se permettre quand on mixe comme un dieu. A la fin des années 80 déjà, il concoctait le son de la deuxième vague de la Windy City avec Gemini. Tous deux étaient résidents au Souterrain, club illégal installé dans un entrepôt. On y découvrait la house de demain en commandant de la weed aux serveuses. Ensuite Derrick sera partout : dans tous les clubs, tous les labels (Trax, Cajual, Prescription, Organico). Muni d’un passeport qui allie technique et expérience, il se réserve essentiellement aujourd’hui pour le label qu’il cogère avec Luke Solomon, Classic records, et des remixes soignés. Alors qu’il est en passe de terminer son premier album – à ce qui se dit -, et que sort une compilation mixée chez Classic, « Thanks For Coming By », nous publions cette interview réalisée sur place en juin 1995. Rétrospective.
 
Toi et la house c’est une longue histoire, n’est ce pas ?
Je n’ai pas le souvenir de l’avoir découverte un jour. C’était naturel. Du disco jusqu’aux premiers trax des 80’s, j’en suis arrivé là. Je me souviens juste qu’il n’y avait pas encore des dizaines de magazines, des milliers de djs et des nouveaux morceaux tous les jours.

Tes influences ?
Arthur Baker, Prince, Steve Silk Urley, Farley… J’ai connu certains de ces gars chez Imports, le magasin de disques où je bossais. C’est sur Plymouth Court, dans un parking. Ils m’ont viré au bout de deux ans et Andy de Gramaphone m’a récupéré.

Je crois savoir qu’Imports est un magasin de disques où l’ambiance est assez dure.
C’était complètement différent. Beaucoup plus urbain et moins poli que Gramaphone, qui est sur une artère touristique. Mais j’ai pu trouver dans les deux magasins ce que je cherchais : de la musique, des contacts, un job qui me permettait de bouger quand je le voulais, avec un peu de fric pour manger.

Et la production, ça t’a tout de suite rapporté de l’argent ?
Au début, c’était aussi et surtout pour bouffer. C’était un peu grace au job du magasin. Tous les propriétaires de petit label s’y retrouvaient. Mon premier morceau, c’était il y a dix ans (circa 85 donc, ndr). Je crois que ça s’appelait « Time for techno presents the Unknown » (sic). C’était sur Trax. C’était déjà une combinaison de sons techno et house. J’utilisais déjà des sonorités organiques : c’est ce que j’affectionne le plus.

La conception de tes morceaux est assez particulière.
Oui, je travaille bizarrement. Les vocaux sonnent souvent un peu décalés par rapport au ton du morceau. J’aime bien explorer toutes les possibilités autour d’un même chant en le remixant plusieurs fois. Avec Cajmere on a beaucoup fait ce genre d’exercice. Mais je n’essaye pas d’instaurer un nouveau style. Je suis juste à la recherche d’un bon résultat.

Tu mixes toujours aussi bien depuis des années. Tu adores ça, non ?
Je suis derrière les platines depuis tout petit. Le mix compte beaucoup pour moi car je me considère avant tout comme un dj. C’est toujours un grand plaisir mais pas forcément en club. Je préfère être chez moi, tout seul et dans un état second, pour mixer des heures durant. Je rencontre trop de gens avec ce métier. A certains moments, ça devient pesant, et je me sens dépressif. Ou sinon très joyeux. Tout ce que je fais est basé sur mes émotions. Quand je mixe, j’oublie tout. Je prends mes disques au hasard. Parfois je ne sais même pas ce que je suis en train de passer. A la rigueur je m’en fous, ce qui compte c’est le résultat.

Ton son est immédiatement identifiable. Comment fais tu pour donner une telle personnalité à tes mixes ?
Je n’en sais rien. Je mixe, c’est tout.

Allez…
C’est peut être ma façon d’utiliser les équaliseurs, alors. Un style de mix à l’américaine. Le dancefloor compte beaucoup. Il peut y avoir une vraie interaction entre le public et le dj. Tu donnes, le public te rend, alors tu donnes encore plus. Voilà comment on fait décoller un set. Où que je sois, devant 20 ou 2000 personnes, je donne le meilleur de moi même. Je suis très concentré, pour moi, c’est complètement spirituel.

A une époque, tu jouais non stop en Europe. Tu t’étais même plus ou moins installé en Angleterre.
J’étais bien obligé vu le nombre de soirées où je jouais. Je vivais chez des gens sympathiques, des amis de Luke Solomon, et je suis un bon invité. Je laisse beaucoup d’argent pour le téléphone et je lave tout. Je suis très discret.

Comment as-tu rencontré Luke Solomon ?
Il venait souvent à Chicago. On s’est rencontré au Cairo, un club. Sneak jouait ce soir là et on était nombreux au bar. Je sais pas pourquoi mais je traîne une réputation de gros buveur à Chicago. Luke a tenté de me suivre, mais il a fini aux toilettes après l’accumulation de tournées. Depuis cette nuit on est devenus potes. Luke avait déjà l’intention de monter un label avec Chez Damier, dans l’esprit de Balance, Prescription et Blue Cucharacha. L’idée était bonne mais Chez a disparu pendant trois mois. On a pas pu attendre et on a créé ensemble Classic.

Tu as beaucoup produit pour des labels anglais. Tu as une attirance particulière pour ce pays , ou ils payent mieux qu’aux USA ?
Non. Certains labels américains payent parfois mieux mais la scène anglaise est incontournable. Je veux être sur les deux scènes à la fois. Je choisis bien mes collègues. A Chicago tu as intérêt à bien connaître le milieu si tu ne veux pas te faire avoir. J’ai grandi ici mais je ne me considère pas comme un pur Chicagoan. J’aime cette ville, les gens. Et il y a suffisamment de bons producteurs pour qu’elle soit reconnue dans le monde entier.

Pourquoi n’es tu pas venu en France depuis si longtemps ?
J’en étais sur ! Ecoutes, je n’ai absolument rien contre la France. Lorsque les promoteurs français me proposent des soirées, ils s’y prennent en retard et je suis déjà booké. Parfois j’ai eu la poisse avec des problèmes d’avion. Mais j’ai fait de bonnes soirées chez vous. J’aime les gens et surtout la langue.

Alexandre Constantin


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