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Jouissant d’une solide réputation dans toutes les sphères où il a exercé, Kirk de Giorgio (As One, Offworld, Future / Past, Esoterik) est l’un des compositeurs incontournables de ces dix dernières années. Ce qui explique notre engouement alors qu’il n’est pas du tout sous les feux de l’actualité. Qu’on le retrouve dans les schémas techno à angle droit ou les esquisses tech jazz au trait affolé, Kirk n’est pas uniquement musicien : gestionnaire d’adrénaline serait plus approprié. Pas dans le sens convenu du dancefloor, peu s’en faut, mais à sa façon de faire onduler ses batteries, ses synthés vintage ou ses lignes de basses subliminales. Un coup d’œil sur sa carrière aidera à le positionner. Succession de tech froide et d’electronica cristalline sur « Reflections » (94 / New Electronica), « Celestial Soul » (95 / New Electronica), « Art of Prophecy » (97 sur un label du nord, Shield), « In With Their Arps And Moogs And Jazz And Things » (97 / Clear) et « Planetary Folklore » (98 / Mo Wax). Parallèlement à ses albums, Kirk distille quelques maxis et remixes épars, et monte une structure, Applied Rythmic Technologies, soit A.R.T., transformé en Op-Art. Vous l’aurez compris, Kirk est à la fois un magnat de l’intelligent techno, un producteur pris dans le tourbillon space funk, et plus encore. Sur tout ça, un tiers de ses tracks est à jeter. Un autre tiers est passable mais s’assèche avec le temps. Mais le dernier tiers est en revanche de l’ordre de l’objet de culte. Et deux albums sont sur le gril, à sortir dans l’année. C’est donc, on ne vous le cachera pas, avec un brin d’émotion qu’on s’est rendu à cette petite concertation, avec l’un des quelques musiciens visionnaires de la planète, qui revient sur son parcours passé et à venir.
On a une rubrique ici qui s’appelle electro soul. Ca t’inspire quoi ?
Hmmm. Electro et soul ne sont pas antinomiques. J’aime voir la soul à travers l’électronique, c’est une idée qui me plait. C’est ce que j’essaye de faire en fait. Au début les synthétiseurs étaient utilisés dans le jazz, mais c’est avec ce que les Anglais appellent le rare groove que les synthés se sont mixés à la soul. Et l’electro funk, dans les années 80, est la période charnière où la black music est devenue intégralement électronique. La musique se fait toujours dans une certaine continuité, on mélange peu à peu, jusqu’à ce que ça ne ressemble plus du tout à ce que c’était à la base.
Tu n’es pas là pour ça (il accompagnait une erreur de parcours, Brothers In Sound, un groupe Regal, ndr) mais tu aurais deux albums en préparation.
Tout à fait. J’ai terminé un album, à l’origine pour Blue / Island, et qui sort sur Ubiquity en septembre. Il s’agit du nouveau As One, jazz et electro, avec des vocaux. Il y a notamment Luca qui chante avec Leila et Herbert. J’avais invité Vikter Duplaix, mais il était très occupé avec du r n b. Ensuite, l’album d’Offworld pour Farout, avec Azymuth qui jouent des claviers vintage tout le long. Ces deux albums sont le fruit de cette combinaison organique / électronique, mais sur des modes différents. Je garde une attitude de producteur techno lorsque je finalise les morceaux. Mais j’aime jouer des instruments moi même, ou inviter des gens dont c’est le vrai métier. Les gars d’Azymuth sont des passionnés, qui ont passé du temps à avoir le meilleur son possible. Tu ne peux pas te mettre à dos des gens qui ont une telle expérience ! Surtout si c’est pour qu’à l’arrivée ils fassent de la techno !
Naturellement. Tu n’as pas abandonné la techno quand même ?
Tu sais quoi ? C’est justement un truc qui me tourmente. Souvent je suis booké pour mixer techno et je me retrouve à jouer du jazz, et c’est la même chose qui se passe en studio. Alors récemment j’ai eu une grosse réaction à ça et je m’y suis remis. J’ai fait un EP pour Nu Religion / EMI, qui vient avec un remix de Carl Craig. Et un remix de house progressive pour Junior Boy’s Own. Une manière de se détendre. De toute manière je crois que la techno ne convient pas au format album.
Tu ne sortais plus beaucoup d’album depuis un moment ?
Surtout à cause d’histoires de contrat. Pendant deux ans rien, après cinq albums par an. Je vais d’ailleurs les faire ressortir, maintenant que j’ai les droits dessus.
Ca tombe bien. Je voulais qu’on retrace ensemble l’ensemble de ta carrière. On commence avec ton label, A.R.T. Tout un roman.
Au départ, ce n’était pas très sérieux. Je voulais sortir les disques de mes amis et les miens. Je ne pensais même pas en faire de l’argent. B12 qui venaient de le faire m’ont rancardé sur les tarifs, la distribution. J’ai écouté une demo de Black Dog et le label était né. Ensuite, par le fait de mauvaises options de distribution, et du manque de temps, ça s’est arrêté. J’ai changé le nom lorsque je l’ai relancé, et la même chose que la première fois s’est produite. Là je réfléchis à le reprendre l’année prochaine, mais je me tâte quand même.
Le business t’ennuie ?
Oui. Les petits indépendants finissent par ne jamais payer. J’ai vu ça trop de fois, à tous les niveaux. Alors je me retrouve accoudé à des majors, qui mettent du temps mais qui payent !
Tu veux nous parler de Clear ?
Exactement ! On ne comprend pas. Ils étaient partis sur de bonnes bases, ça vendait bien. L’un des deux a fait une dépression nerveuse, je ne lui en veux pas. L’autre s’est tiré, personne ne sait ce qu’il est devenu à Londres mais il a arnaqué pas mal de collègues ! Là, je suis avec des indépendants suffisamment larges et solides pour travailler. J’aimais bien l’atmosphère de Mo Wax aussi, même si ça n’a pas duré. En tout cas James n’a pas essayé de faire du fric sur mon dos, ce que j’apprécie compte tenu de la situation avec Polygram derrière.
Tu as sorti l’album « Planetary Folklore » sur Mo Wax. Bien avant la mode de l’electro jazz.
Ca traînait déjà chez plusieurs personnes. Je crois que ça a donné des idées plus précises à Carl Craig pour Innerzone Orchestra. Il l’a fait à sa manière, beaucoup plus high tech et froid.
A la même époque tu as fait des morceaux avec Photek, qui ne sont jamais sortis. Du g funk, tu te souviens ?
Oui, on s’est bien marré chez lui. Mais on n’a jamais terminé : au bout de deux jours de le voir découper ses charleys j’ai remballé le sampler. Je n’ai pas sa patience ! Mais il a fait un truc ensuite qui m’a touché. Il a appelé un de ses tracks « KJB », pour : Kirk’s Jazz Breaks. Là il va dans une autre direction, mais il a beaucoup de talent.
Et puis un label français, Shield.
Ah je cherche Sébastien d’ailleurs. Il bossait à PIAS mais je ne le retrouve plus. S’il lit cette interview, j’ai besoin de le contacter pour récupérer les droits sur cet album. Les droits m’appartiennent après cinq ans. Je veux faire une compilation, « The Ten Years of As One », sur deux cds. Ce serait pas mal sur Planet E.
Pourquoi as tu décidé de produire ce groupe, Brothers In Sound. Pour l’argent ?
Non, j’y prends vraiment du plaisir ! C'est un album de rock, produit façon r n b. Je le fais, parce que ça me permet de m’immiscer avec des fender rhodes dans des cadres qui ne s’y prêtaient pas.
Et ça rapporte ?
Tu sais, l’argent n’est pas un problème maintenant. Je fais des musiques de pub pour manger. Des pubs d’assurances, de banque, de voitures, des boissons, des pompes. Mais je ne critique pas les gens qui produisent des trucs pourris pour l’argent, parce que sans ça, j’y serai contraint. C’est comme ça que fonctionne la société : faut faire rentrer de l’argent. Surtout vu ce que je dépense dans mon studio.
N’est ce pas frustrant de se voir dicter la musique que tu dois faire ?
Oui. Mais quand tu ne fais pas que ça, ça devient un exercice.
Tu te retrouves dans cette situation face à tes musiciens ? C’est l’arroseur arrosé ?
Pas tant que ça. Quand j’en trouve un qui convient, il reste. Je bosse avec les mêmes personnes depuis des années. Mais avant de venir les voir, je passe le temps nécessaire à faire des recherches. Mes disques peuvent prendre du temps à faire.
Tu te rapproches beaucoup de la scène broken beat. Qu’est ce que tu penses d’eux ?
Je m’entends très bien avec eux, parce que c’est des musiciens avec qui je peux communiquer. Je ne sais pas si j’appartiens officiellement à cette scène. J’ai l’impression de faire du broken beat depuis sept ans.
Tu es souvent sur le web ?
Pas mal. Je m’en sers pour assouvir ma soif de musiques obscures. C’est comme une gigantesque bibliothèque de sons et d’informations. J’achète plein de vieux disques aux enchères.
Et le mp3, tu y songes des fois ?
Je serai le premier mais j’ai une raison excellente pour ne pas y aller : la qualité du son est horrible. Je ne veux pas qu’on entende ma musique avec un son aussi minable. Je pense que le mp3 est une transition, avec le numérique, la qualité pourrait être bien meilleure.
Gregory Papin
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