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Sorry, your browser doesn't support Java.  Joe Claussell
 
"Pas assez de gens ne comprennent que s’ils n’ont pas le background nécessaire, ça ne sert à rien de vouloir créer dans un style qu’ils ne maîtrisent pas. Là il y a danger de faire un mauvais disque."
   

A une heure de grande affluence dans les salons du très chic hôtel Costes, Joe Claussell est vite repéré. Noir massif – et il n’est pas loin d’être le seul dans ces couloirs cossus - dont les activités sont vantées depuis des lustres par des gens comme dj Deep, il a une conception particulière de la musique et une manière spectaculaire de lancer ses bras au ciel lorsqu’il mixe, qui passe mieux apparemment dans la Grosse Pomme. Patron du label Spiritual Life Music qui résume bien sa vision des choses, vendeur de disques altruiste – c’est à dire avec du métier -, dj, et pas vraiment content de son sort de vedette. Il nous glisse ainsi dans l’ascenseur : « Si c’est pour se retrouver dans des hôtels colonialistes… T’as vu la moquette ! ». Joaquin mixe tous les dimanches dans l’hypissime Body & Soul avec François Kervorkian et Danny Krivit, en mélangeant house et éléments acoustiques sans frontières. Producteur depuis 96, il n’a seulement qu’un album (« Language » chez ses comparses d’Ibadan) à son actif, plus une dizaine de remixes, deux compilations mixées (« Mix the Vibe » chez Nite Grooves et « Body & Soul 2 » chez Wave), et enfin quelques maxis marquants. Plus encore, une empreinte sur la house qu’il a su rendre caraibéenne et instrumentalisée. Rejoint ce jour là par Isolée, autre protagoniste de la compilation « Trip do Brasil 2 » (aux côtés de DJ Spinna, Herbert, Russ Gabriel et d’autres insignifiants), ils nous ont offert un échange de vues passionnant malgré des participations aux résonances radicalement différentes. On pouvait légitimement imaginer qu’ils ne seraient d’accord sur rien, qu’ils allaient presque en découdre, mais il n’en fut rien.
 
Comment doit-on te présenter Joe ? Grand sorcier de la house vaudoue, ça te va ?
(rires) Oui, sauf que d’ici peu je vais montrer que je ne suis pas qu’un producteur de house. Je ne joue pas que de la house, je n’écoute pas tant de house que ça. Je conçois la musique comme un tout alors ça ma paraît étrange d’être associé à un courant musical.

Si on tient compte de la signature rythmique, c’est le plus souvent de la house.
Oui, oui, mais à l’avenir je m’essaierai à d’autres rythmes, aller plus loin que je n’ai pu le faire jusqu’à présent. J’ai déjà des morceaux finis où le tempo n’a plus rien à voir avec la house.

C’est vrai aussi que tu n’as pas baptisé ton label Spiritual Life Music pour rien. Tu accordes une grande place à la spiritualité dans ta musique. Comment cela se traduit-il ?
Disons que j’ai pris connaissance assez tôt du pouvoir de la musique. A différents endroits du monde, la musique peut provoquer la transe chez des personnes réceptrices, et c’est une chose qui me fascine. Mais je ne fais pas de la musique sacrée.

As-tu le sentiment d’avoir été l’initiateur du recours massif aux instruments dans la house ?
On ne peut pas remplacer la vibe d’un musicien qui joue, c’est incomparable. Je suis heureux si j’ai ouvert les yeux à certains confrères, mais je ne sais pas si ça vient de moi. La part des musiciens dans l’histoire de la musique est la plus importante dans ce qui nous a précédé. Maintenant il faut essayer de ne pas les faire venir pour rien, que la magie opère. Et là le producteur a son mot à dire, il doit les guider.

Tu leur laisses un peu de latitude dans l’écriture ou tu es plutôt du genre despote en studio ?
Pareil ça ne sert à rien de les convier si tu ne leur laisse pas de place. Donc bien sur que je leur demande de jouer donc d’improviser, d’imprimer leur jeu à la mélodie. Mais bon, s’ils en font trop, de toute manière, c’est moi qui aurai le dernier mot derrière la console.

Je voulais dire deux mots de « Body & Soul ». D’après toi, pourquoi la soirée opère un tel magnétisme chez ceux qui y vont ?
C’est simple : c’est un club ouvert. On n’a jamais rien fait pour que les gens viennent, comme certains autres promoteurs de New York. On a pris le dimanche soir, sachant que ceux qui travaillaient lundi matin n’avaient pas droit au retard. New York est une ville très hard pour ça : tu n’as pas droit à l’erreur ou te fais virer immédiatement. Du coup, les gens qui viennent sont de vrais passionnés de musique. Quitte à égratigner le mythe, je vais faire aussi une mise au point. Certains des premiers habitués ne voulaient plus venir parce que la soirée aurait changer, qu’il y aurait trop de touristes. Mais la soirée n’a pas été faite pour un public particulier. C’est bien qu’il y ait de nouvelles personnes, c’est même le but. Je voulais le dire parce qu’il y a une petite polémique à ce sujet sur la scène club à New York, et que si des Français de passage veulent venir, on les recevra avec plaisir ! Je n’ai jamais aimé cette façon de fermer le cercle derrière soi.

Isolée rejoint la discussion.
Joe, il me semble que tu fus parmi les premiers à jouer « Beau Mot Plage » à Body & Soul…

JC – Mais même avant la soirée, j’étais chez le distributeur et j’ai tout de suite accroché dessus. Je l’ai joué au magasin, Dance Trax, et on a immédiatement réalisé tout le potentiel d’un disque comme celui là. Il avait un son à lui, très électronique, mais en même temps c’est le genre de disques qui rentre dans n’importe quel set. Je ne garde pas de disques pour moi, encore moins celui là.

La musique ne s’altère pas avec le décalage horaire. Que de compliments !
JC – Je ne considère aucun genre musical supérieur. Il faut garder les oreilles sensibles. Dans notre club, la musique est habituellement plus organique, avec des instruments, et ça a peut être ouvert les gens à la techno. Ils n’imaginaient peut être pas pouvoir être touchés par ce style de musique : c’est aussi à ça que sert le dj. Ce qui compte finalement dans notre mouvement, c’est que tout le monde travaille ensemble.

Aujourd’hui encore la musique brésilienne, comme d’autres, est régulièrement bafouée par des musiciens véreux. Avez vous pris des précautions pour ne pas être assimilés ?
Iso – La question s’est posée pour moi, étant donné que je suis Allemand et que je ne connaissais rien à la musique brésilienne. J’ai résolu ce problème en étant conscient de ne pas reprendre des choses auxquelles je ne m’identifiais pas. J’ai voulu lui rendre hommage sans lui porter atteinte, en continuant de faire quelque chose de très électronique. Me tenir à l’écart, tout en m’en imprégnant.
JC – C’est ce que j’aime chez lui. Il sait qu’il ne vient pas de cette culture. Il a accepté ce projet mais sans perdre son identité : c’est ce qui est bien.
Iso – Le respect peut venir aussi de la reprise de structures brésiliennes typiques, je ne veux pas dire ça, mais ce n’était pas mes idées. Je voulais garder ma propre expression.
JC – Pour moi, c’est un peu symptomatique de ce que représente la scène musicale electro. Pas assez de gens ne comprennent que s’ils n’ont pas le background nécessaire, ça ne sert à rien de vouloir créer dans un style qu’ils ne maîtrisent pas. Là il y a danger de faire un mauvais disque.

Ce qui peut vous rapprocher aussi, c’est la mélancolie qui se dégage de vos morceaux sur « Trip Do Brasil ». Ca sort du cliché brésilien frénétique.
JC – Beaucoup des morceaux comme ça sont réalisés de samples un peu grossiers. Je n’ai rien contre les entreprises de vulgarisation, mais je dis ça parce que ce sont souvent des samples très connus des connaisseurs. En général ces producteurs ne poussent pas trop leur recherche du bon échantillon. Et pour répondre à ta question il y a d’innombrables chansons légèrement tristes.
Iso – L’essentiel de la musique qui sort de mon studio est mélancolique d’une certaine façon.

Il y a autre chose qui vous oppose, outre votre bagage musical. Rajko tu composes absolument seul, alors que Joe tu t’entoures toujours de musiciens.
JC – Je ne concevrais pas de faire comme lui mais, je le répète, j’apprécie beaucoup son travail. En ce qui me concerne, j’ai besoin de l’interaction avec des musiciens, la participation de gens qui jouent effectivement d’instruments. Ma musique est souvent house, pas seulement d’ailleurs, mais il n’y a que le kick qui provient d’une machine, d’une boite à rythme.
Iso – Je ne suis pas musicien donc je serai incapable de faire autrement qu’assisté par mon ordinateur. Toutes mes sources sont synthétiques. Mais j’aimerais bien faire des trucs avec une chanteuse.

Joe, accepterais tu de participer à un projet d’interprétations de musique électronique allemande.
JC – Si on me le proposait, je pense que oui. Mais ça sonnerait comme du Spiritual Life…

Quelle place occupe la musique dans votre vie à tous les deux ?
JC – Tu sais comment un drogué mettra tout son argent dans la défonce, ou un amant transi fera des dépenses irraisonnées pour son partenaire ? Et bien, je me retrouve dans cette situation avec la musique. C’est là que je tire mes principales satisfactions dans la vie. Je ressens une joie incomparable au moment de sa création. J’étais dans la musique bien avant d’y travailler, et ma passion reste intacte. Je n’ai pas besoin d’une caisse pour flamber du moment où j’ai fini un titre dans l’après midi.
Iso – Toutes proportions gardées, c’est un peu ce que je ressens. Je ne vois pas ce que j’aimerais faire d’autre.
JC – Je ne connais rien de plus puissant que la musique. Plus encore que la religion, tu peux voir physiquement ce que la musique fait aux gens, directement. C’est incroyable.

Gregory Papin


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