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A l'heure où le retour aux sources semble être devenu le passage obligé pour aller de l'avant - en témoignent les divers projets de Strut records, la compilation "The Loft" de David Mancuso, ou celle imminente de David Blot -, Mel Cheren parait être l'un des meilleurs observateurs pour raconter ce que furent les origines de la dance music contemporaine. Patron du bastion discoide West End records et trainspotter avisé, il fut aux premières loges lors de l'apparition de la disco et de son évolution, et sans son apport financier il n'y eut point de salut pour les fanatiques du Paradise Garage. Pour promouvoir la sortie de son livre "Keep On dancin'" et d'un enregistrement live de Larry Levan au Paradise Garage qui date de 1979 (et qui devrait être suivi de trois autres albums enregistrés à différentes époques), Mel Cheren était à Paris en début de semaine, et avant que tout le monde n'en parle, sur wsound.com.
Tu travaillais au début des années 70 pour le label Scepter records et tu as assisté aux débuts de la disco. Quelle était la musique jouée alors dans les clubs ?
Le terme disco est comme chacun sait un diminutif de discothèque. Dans des clubs comme le Firehouse ou le Sanctuary les djs jouaient du r n b ou de la pop dansable, uptempo et très soulful. Des titres comme "Ain't No Mountain high Enough" de Diana Ross ou "Shaft" de Isaac Hayes. J'ai informé Scepter sur ce qui se passait dans les clubs à l'époque, et m'en suis très largement inspiré.
Cette musique était-elle produite à destination du dancefloor ?
Certainement pas, mais c'était tout ce que les djs pouvaient trouver. Ils avaient faim, ils cherchaient toujours des morceaux. Tu pouvais amener un disque à un dj qui le mettait immédiatement après l'avoir écouté. Aujourd'hui j'ai l'impression qu'il faut l'autorisation du pape pour que les djs écoutent ton morceau. Et après ils te demandent toujours un nouveau mix.
Tu fus le premier justement à sortir une version instrumentale sur un maxi. Un cadeau pour les djs ?
Je savais que les djs étaient frustrés de ne pas pouvoir rallonger les morceaux. Ce n'est pas un coup de génie, juste des circonstances particulières. Nous avons reçu suite à un échange avec Bell records, une chanson de Ultra High Frequency, "We're On The Right Track". Le morceau était excellent mais mon patron à Scepter records ne voulait pas le sortir. Il croyait que les gens se sentiraient floués s'il n'y avait pas un autre titre sur l'autre face. Finalement je l'ai convaincu, et peu de temps après c'était une pratique courante dans l'industrie du disque. Ca présentait l'autre avantage d'être deux fois moins cher. Plus tard sur West End, on a fait les premières versions dub au dos des vocales, dans l'optique de mettre en valeur les versions vocales. Maintenant les djs ne mixent que des versions dub : résultat les gens ne se souviennent pas des morceaux qu'ils passent, et ces morceaux ne se vendent pas. Pas étonnant.
Ensuite tu as donc monté West End records. Votre plus gros succès, "Hot Shot" par Karen Young, s'est écoulé à 800 000 exemplaires. Ce chiffre donnera le vertige à bien des acteurs des musiques électroniques...
Sur un disque ordinaire, tu atteignais sans trop de difficultés 50 000 ventes. Il y avait plus de profit à faire ! Mais les radios diffusaient la disco sur leurs ondes. Je me souviens que le programmateur de WBLS, l'une des plus grosses stations new yorkaises, jouait "Is It All Over My Face" de Loose Joints, parce qu'il l'avait entendu le weekend d'avant au Paradise Garage. Maintenant ce sont des consultants qui décident de ça dans des bureaux en Californie.
Pourquoi investir dans un club ?
Michael Brody était mon partenaire depuis de longues années, et un jour alors qu'on montait les marches pour aller au Loft, il m'a parlé de son idée de mélanger noirs, blancs, gays et straights dans le même endroit. Je n'en étais pas le propriétaire, j'ai prêté l'argent pour acheter les murs et j'étais trés impliqué dans le Garage, mon cœur y est toujours. Si Michael avait des problèmes, il me faisait passer pour un type de la mafia afin de calmer l'affaire, par exemple.
Que penses-tu des gens qui sans n'être jamais allés au Paradise Garage y vouent un certain culte ?
J'étais à Londres ce week end et François Kervorkian m'a invité dans une soirée privée. J'avais mon tee shirt Paradise Garage et tu ne peux pas savoir le nombre de gens qui n'avaient pas l'âge d'y aller, qui venaient m'embrasser, me saluer. Ca me touche beaucoup. Il y a aussi des gens qui se réclament du Garage et qui essayent de me le voler (il sort du revers de sa manche la compilation "Paradise Garage", avec un air mi-agacé mi-très méchant, ndr). Je ne sais pas si tu connais ce disque, mais je suis très mécontent parce que j'avais rencontré Didier Lestrade il y a plusieurs années, et il était très gentil. Mais cet hypocrite est allé déposer le nom en France, et maintenant ses avocats veulent me faire un procès si j'utilise le nom de "Paradise Garage". Je ne l'avais protégé que pour les Etats Unis mais je trouve le procédé dégueulasse. Ce nom signifie beaucoup de choses pour moi, il n' a qu'à créer son propre truc. On me dit que l'imitation est la plus belle forme de flatterie, mais je m'en passerai bien.
Quelle était ta relation avec Larry Levan ?
Larry disait que j'étais son père adoptif. Je vais encore souvent voir sa mère et lui dit à quel point son fils a compté dans l'histoire de la musique, à quel point il est respecté. Il jouait nos disques et en faisait des hits. Il dormait au Garage. Il lavait les lustres avant que le public n'arrive. C'était un perfectionniste. Tous les grands djs new yorkais actuels venaient l'écouter au Garage, il avait le talent de sentir la musique comme personne. Il racontait des histoires dans ses sets. Quand il jouait une chanson, elle avait une signification, elle était placée là dans l'histoire qu'il racontait cette nuit-là. Il se servait de sa musique pour des messages personnels, c'est comme si les paroles étaient les siennes. Quand on s'engueulait, il mettait à un moment un disque très trash avec plein de "fuck you" qui jaillissaient dans tous les sens en me regardant. Il y eut des moments terribles. Cet endroit avait une intensité à part.
Tu sors un livre qui raconte cette histoire, "Keep On Dancin".
J'ai appelé le livre comme ça parce que c'est ma philosophie. Je crois profondément que la danse permet d'éliminer le stress de certaines personnes. Pour d'autres c'est le golf ou le tennis. Ce que j'aimerai c'est que les studios hollywoodiens me rachètent les droits et fassent un film sur le Garage. Ils rachèteraient alors l'immeuble pour le film, et je crois que tout pourrait recommencer. C'est mon rêve maintenant.
Gregory Papin
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