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"Très récemment, ça ne fait pas deux semaines, on a fait une soirée à Detroit. Elle s’appelait µ 1, la ‘microparty’. 500 personnes, de onze heures à huit le lendemain matin, downtown Detroit. Incroyable !"
   

Richie Hawtin also know as the Plastikman (et aussi Circuit Breaker, Concept, Theorem ou F.U.S.E.), incarne la rave celebrity mieux que quiconque. Sa performance aux Rendez Vous Electroniques de Beaubourg la semaine dernière l’a encore attesté : en une heure de deejaying torride (une cinquantaine de maxis ?), il a soulevé les pieds de bien la quasi totalité des participants. Et ce n’est un secret pour personne, c’est à ce genre d’engouement unanime et spontané qu’on reconnaît ceux qui font la différence. La musique de Plastikman, c’est d’abord un gimmick particulier, une sorte de roulement de percussions synthétiques au fort potentiel incendiaire. Une techno à angle droit avec des courbes et des diagonales. Son actualité discographique se résume à une double compilation de son label Plus 8, « Plus 8 Classics » (dispo début octobre), mais il compte plusieurs albums solo à son actif (« Sheet One », « Music »), quelques mixes en CD (dont l’incroyable « Decks, EFX & 909 »), et cinq disques ‘posés’ et indélébiles : les trois albums oubliés et introspectifs « From Within » parus chez les Allemands de Fax records (avec Pete Namlook), « Consumed » qui avait défrayé la chronique à la poursuite de l’immaculé bruit blanc, ainsi qu’ « Artifackts (BC) » et ses plages qui s’étiraient dans l’abstraction. Car là réside un curieux paradoxe : si on comprend comment ce jeune fils d’ouvrier de la General Motors parvient à tenir les foules sous sa coupe des heures durant – l’expérience, la technique, la ténacité, et certainement les remontrances de son père -, on peut se demander pourquoi il se paye le luxe d’intellectualiser le débat ? Il nous explique cela tout de suite, d’abord en interview solo – on vous évite cependant le test ‘psy’ -, ensuite au côtés du cofondateur de Plus 8, John Acquaviva, son voisin de Windsor, du côté de la frontière canadienne, la ville où tout a commencé pour eux. Et vous en conviendrez après avoir parcouru cette entrevue, pour quelqu’un qui a une maîtrise conséquente du combustible de pistes de danses, conceptualiser sa musique à ce point (il avait sorti une série de maxis sobrement intitulés « Concept ») relève plus de la quête de sens que de la coquetterie.
 
D’abord Richie, qu’as-tu pensé du remix de « Metroplis » par Jeff Mills ?
Ca m’a beaucoup plu. Ca m’a fait bizarre parce que je connais bien la version originale, c’est l’un de mes films préférés. La manière dont il l’a conçu est très intéressante, et je pense que c’est un pas très important dans l’évolution de la musique électronique. J’espère que ça poussera d’autres gens dans ce sens, expérimenter avec les bandes originales de film.

Toi-même te sentirais-tu capable de le faire ? Et quel film te brancherait ?
Oui, définitivement. Ce serait « THX 1138 », un film énorme de George Lucas. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

Pourquoi as-tu ce besoin de conceptualiser ta musique, systématiquement ?
Mon concept (celui de la série de maxis mentionnés dans l’intro, ndr) a d’abord été une idée du dancefloor. Trop de producteurs ne font de la musique que pour danser, parfois ils ne se soucient plus que de cela, mais il doit y avoir beaucoup plus. Il faut qu’en écoutant la musique les gens se posent des questions, qu’elle pousse les gens à penser.

Ta musique est instrumentale, et beaucoup ne la comprennent pas. Le concept n’est-il pas une manière de lui donner un sens, une légitimité intellectuelle en quelque sorte ?
Je ne sais pas s’il faut montrer que la musique a un sens. Je pense simplement que quelques dance tracks en boucles sont bien, mais que c’est insuffisant. Les gens attendent quelque chose de plus intelligent. Le concept pour moi n’est pas seulement une idée. Tout le projet, le CD, l’inspiration se rejoignent. Si la musique est bien prépondérante, chaque étape est partie intégrante du processus créatif. Si tu veux le bon impact, toutes ces choses doivent fonctionner ensemble. Pour « Consumed » qui est un disque difficile, la pochette (deux matières de la même couleur superposées, ndr) était une clef pour rentrer dans la musique.

On oublie souvent que l’électronique permet de travailler les textures autant que les séquences rythmiques.
Oui, et c’est le cas de « Consumed ». C’est intéressant d’expérimenter dans toutes les différentes régions. Si l’on suppose que l’on fait une musique futuriste, et je le pense vraiment, ça ne devrait pas se cantonner uniquement au dancefloor. Que ce soit dans la production, l’enregistrement, les performances, il faut toujours essayer d’aller un peu plus loin. On ne peut pas jouer une musique futuriste comme dix ans auparavant, ça ne voudrait rien dire. La musique électronique se doit d’être continuellement en mouvement.

On a l’impression vu d’Europe que, mis à part de notables exceptions, ça va un peu vite pour l’Amérique du Nord, non ?
Les Etats Unis et le Canada restent un peu derrière l’Europe. Les raves que l’on voit un peu partout là bas s’inscrivent dans la progression naturelle de la musique, sa propagation. D’une manière je crois que ce qui se passe là bas est une mode, et elle va retomber. Mais chaque fois qu’une mode passe, elle laisse quelques convaincus. Ca aide à créer des fondations locales. Après une rave de dix mille personnes, certains iront dans les clubs se pencher de plus près sur la question. J’aime beaucoup jouer en raves en partie pour cette raison. D’un autre côté, c’est un plaisir immense. Et j’essaye aussi d’innover dans ce domaine. Quand j’ai sorti « Decks, EFX & 909 », je voulais montrer que le mix pouvait s’étendre au delà des platines, et pour beaucoup de party people, un CD mixé est une bonne façon de s’arranger pour qu’ils se souviennent de toi.

Fais-tu partie des optimistes qui pensent que la musique électronique a un potentiel commercial aussi large que son potentiel artistique ?
Quand tu regardes Underworld, Prodigy, les Daft Punk, la question ne se pose pas. Maintenant je ne sais pas si notre musique a, elle, un gros potentiel de ventes. Le succès du « Jaguar » de Rolando le prouve, mais pas sur la longueur. Quand je prends du recul, je me dis que c’est très possible que toute musique devienne électronique, le monde est déjà régi par des ordinateurs, la technologie en générale.

Est ce que ça t’irrite d’entendre du rock ?
Le rock est là depuis tellement longtemps, je ne sais pas si ça embête encore quelqu’un. J’espère que ce ne sera pas là pendant encore cinquante ans ! Mais je le répète de Britney Spears à beaucoup de productions hip hop, la musique devient très électronique. Les 909 et 808 sont partout sur les radios de masse. Ca a un effet insidieux, acclimater les gens à ces sonorités. Et je crois à cet adage : tout ce qui est underground devient par la force des choses overground. Peut être pas demain, ni dans dix ans, ni dans vingt, mais éventuellement.

Toi même tu comptes parmi tes influences l’electro body music…
Et oui. Au milieu des années 80, les premiers disques de house et techno étaient souvent mélangés à de l’E.B.M., Split Second, Front 242, ces trucs là. Ca a eu une grosse influence sur nombre de producteurs de Detroit. Ce ne fut pas le cas ailleurs. A Chicago et à New York, ce fut surtout la disco. A Detroit, la disco et l’E.B.M.

Que s’est-il réellement passé à Detroit ?
On y a inventé la techno version nineties. Il y eut les pionniers du synthétiques comme Kraftwerk avant cela, mais Detroit a définitivement donné son tournant futuriste à l’électronique.

Sur quels projets travailles tu actuellement ?
En ce moment je tourne énormément. A la fin de l’année, je rentre en studio, mais sur les nombreux projets que j’ai en tête, je n’ai pas décidé lequel je vais concrétiser. Je travaille toujours sur beaucoup de choses en même temps.

C’est bon pour la concentration ?
Pour vraiment avancer, il faut que je décide pour une semaine ou deux ce sur quoi je vais vraiment me concentrer. Mais ça ne m’empêche pas de penser à d’autres trucs en même temps. Je vais refaire le site internet de m-nus, qui est ma propre structure (www.m-nus.com en lien à côté, ndr). Et je ne le vois pas comme une simple carte de visite, je veux y inclure du fond. J’y pense presque comme si c’était mon prochain disque.

Question traditionnelle au dj : une soirée, une seule ?
Très récemment, ça ne fait pas deux semaines, on a fait une soirée à Detroit. Elle s’appelait µ 1, la ‘microparty’. 500 personnes, de onze heures à huit le lendemain matin, downtown Detroit. Incroyable !

Richie est maintenant rejoint par son acolyte John Acquaviva.
Votre label Plus 8 a dix ans. Qu’est ce qui a changé dans votre musique au cours de ces dix années ?

Richie – Quand on a commencé, les machines te faisaient penser d’une autre manière. La grosse différence est qu’à l’époque, tu enregistrais piste par piste. Ensuite on est passé par une phase d’enregistrement direct sur DAT d’un live, mixé en direct. Et lorsque les ordinateurs sont devenus plus puissants, on a utilisé des séquenceurs, ce qui élargit indéniablement ton champ d’action. La musique électronique est complètement attachée à la technologie.

Tout cela reste un peu technique. Faut il être bon en maths pour signer chez Plus 8 ?
John – Dès lors que tu sais compter jusqu’à seize, une signature est envisageable.
Richie – En comptant sur nos doigts tous les deux, on peut arriver jusqu’à quarante. Ca aide.

Il y avait déjà plusieurs labels qui tournaient à Detroit en 90. Pourquoi avoir monté votre propre structure pour accueillir vos productions ?
Richie – Quand on a démarré, on est allé proposer nos premiers morceaux à quelques labels. Mais ces derniers étaient très occupés, ils faisaient leur truc et n’étaient pas trop réactifs. On a vite compris que la tâche nous revenait de monter un label pour faire connaître nos productions.
John – Oui. Kenny Larkin et Daniel Bell étaient dans la même position. Il faut se souvenir que c’était malgré tout une période propice au lancement d’un label. Au début des années 90, on sentait bien à Detroit que ce machin était devenu mondial. Ce n’était plus seulement Detroit, on avait une perspective plus globale, avec Chicago, New York, et l’Europe bien sur.
Richie – On a édicté certaines règles à suivre, la première étant de ne pas copier ce qui existait déjà.
John – On a par la suite signé des artistes comme Speedy J, influencés par Detroit mais vivant à 5000 kilomètres de là (Speedy est hollandais, ndr). Tant qu’il s’agissait d’individualités.

Vous êtes blancs, et les premiers labels techno de Detroit étaient dirigés par des noirs. Est ce cette différence qui a causé des problèmes ?
Richie – Certainement qu’au tout début, ça a rendu les choses un peu compliquées. Mais il faut comprendre pourquoi. Detroit avait une histoire derrière elle, celle d’artistes noirs grugés par des blancs. Donc la communauté noire n’avait plus confiance, et ils voulaient protéger leur truc. Mais les années aidant, on a tenté de prouver, non seulement que nos intentions n’avaient rien de répréhensible, mais aussi que nous étions sincèrement passionnés par la musique. Maintenant la plupart des gens de Detroit savent d’où l’on vient, et de quelle manière nous sommes impliqués. On a des relations excellentes avec la majorité d’entre eux.

Pensez vous qu’il y avait plus de possibilités ouvertes à l’époque ?
Richie – Après 40 ans de guitares électriques, l’arrivée de l’électronique était une bulle d’air pour beaucoup de compositeurs. On se sentait presque comme des explorateurs, dans le sens romantique du terme.
John - Oui, on avait le sentiment d’être des pionniers, et on pouvait avoir les rêves les plus fous. Il n’y avait pas autant de styles établis qu’aujourd’hui, ce qui nous laissait certainement plus de marge pour expérimenter. Après avoir trouvé une formule qui fonctionne, on a à nouveau cherché à se réinventer. Mais c’est toujours excitant.
Richie – Je pense que c’est le bon moment de faire découvrir à une nouvelle génération ce qu’est Plus 8. Beaucoup de gens se demandent comment la musique électronique s’est développé. On offre un début de réponse. Mais ce n’est pas seulement de la nostalgie, on va être plus que jamais actifs.

Que va-t-il se passer maintenant pour Plus 8 ? Comment allez vous attaquer la deuxième phase ?
John – Je crois que les choses sont revenues à l’état original. On va à nouveau expérimenter autour du dancefloor, essayer de développer cet aspect essentiel de la musique électronique. On attend des productions de Speedy, Richie, et d’autres artistes. On n’a pas d’annonce à faire tout de suite cependant !

Considérez vous Plus 8 comme un label techno ?
John – C’est sur que c’est un label de techno. Maintenant à nos yeux les limites entre genres ne sont pas très fixes. Je joue beaucoup de house, et de la techno.
Richie - Pour nous il s’agit de musique électronique progressive, tournée vers la futur. Cette terminologie là me convient mieux.

Gregory Papin


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