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La tache est ardue : résumer dix années d’activisme souterrain à travers trois labels (Ninja Tune mais aussi Ntone et Big Dada) relève quasiment de l’impossible. Prescripteurs en matière de dérivés électroniques de hip hop, qui reste le socle de leurs aventures, Coldcut – qui ont remixé « Paid In Full » d’Eric B. and Rakim à l’époque – auront survécu à de nombreux effets de mode et autres retours de bâton inhérents à leur constante prise de risques. Le paradoxe est bien là : quand on les compare aux autres labels de leur génération, Mo Wax ou Wall of Sound par exemple, ils n’ont ni périclité comme le premier ni vendu leur âme comme le second. Rencontre en avant première avec Jonathan Moore et Peter Quick, le gestionnaire bien sympathique des affaires courantes de Ninja Tune, avant la sortie d’une compilation-fleuve, « Xen Cuts ».
Vous avez connu un parcours assez inhabituel : d’abord le succès commercial en produisant Yazz ou Lisa Stansfield, puis la plongée dans l’underground en montant votre label. Qu’est ce que ça vous inspire ?
Jonathan Moore – C’est vrai. Tout s’est passé très vite pour nous à la fin des années 80, nous avons faits des disques pop presque par accident, et cela nous a projeté dans une sphère que l’on ne connaissait pas, celle des réunions marketing et des calculs en tout genre. On ne s’était pas rendu compte à quel point on avait eu du succès, on n’avait pas eu d’intention particulière de casser la baraque, alors on a ressenti un malaise. Et je pense que c’était le bon choix de redevenir indépendants. En plus, on était persuadé avec Matt que la dance music n’avait aucun avenir ! Là dessus on a eu tort.
Mais Ninja Tune est aussi respecté pour ses talents en matière de marketing underground, des pochettes de disque aux slogans sur les autocollants. Vous utilisez les mêmes armes que ce que vous avez fui !
Peter Quicke - On défend notre image de marque. Les marques comptent plus que les produits de nos jours, et je ne vois pas en quoi être indépendant nous empêcherait d’être au courant de ça ! On aurait pas de problème à vendre des millions de disques, seulement il faudrait que les choses se fassent à notre façon.
OK. Passons à la célébration des dix ans. Un cap décisif ?
Peter Quicke - Oui. On a toujours essayé de sortir de la musique qui s’écoute longtemps, et on ne va pas mentir, on n’a pas tout le temps réussi, mais le fait de pouvoir simplement continuer nous maintient excité. Pour fêter ces dix ans, plusieurs solutions s’offraient à nous, et au lieu de faire un ‘greatest hits’ un peu ringard, on a décidé de se faire plaisir, et de sortir une série de trois CDs intitulé « Xen Cuts » contenant beaucoup d’exclusivités, des collaborations spéciales entre nos artistes, et des titres rares qui n’étaient plus disponibles et qui semblaient importants à nos yeux dans le catalogue.
Et sur dix ans, y a-t-il eu des périodes de doute ?
Jonathan Moore – Bien sur. Vers 96 / 97, on ne savait plus trop où en était, quelle direction prendre. On sortait des trucs de plus en plus bizarres. Le spectre de musiques qui sortent sur Ninja est très large. Certains artistes n’aiment pas du tout ce que d’autres font, comme Cinematic Orchestra et Herbaliser qui ont deux styles radicalement différent. Mais aujourd’hui on a atteint un bon équilibre.
L’un des éléments essentiels de votre succès est aussi l’émission radiodiffusée de Coldcut, Solid Steel.
Jonathan Moore – Oui. Au début, c’était une émission phare au moment du boom des radios pirates à Londres. Après avoir quitté Kiss FM, on l’avait transféré sur le web (www.ninjatune.net). Mais on est de retour sur le réseau BBC depuis le début de l’année. La particularité de l’émission est qu’elle est collective, nous invitons de nombreux intervenants. Elle nous permet de montrer les racines, et les perspectives de notre son.
Justement, quand est-ce que le prochain album de Coldcut est prévu ?
Jonathan Moore – Pas avant fin 2001. Il y a un nouveau track sur « Zen Cuts ».
Qu’est ce qui a le plus changé pour vous en dix ans ?
Jonathan Moore – Parfois je me sens blasé, mais jamais pour très longtemps : il y a toujours une vieillerie ou une nouveauté qui me remettent dans le bain. Ce qui aurait changé, ce serait plutôt nos horaires de travail : avant, on bossait la nuit, maintenant on s’est habitué à la lumière du jour, même si ce n’est pas toujours évident d’être créatif seulement entre neuf et dix sept heures.
DISCOGRAPHIE SELECTIVE
Dix albums essentiels (et dans le désordre) dans la discographie des Ninjas.
DJ Food Jazz Brakes series, volume 1 – 5
Cinq albums de breakbeats plus ou moins jazz, à scratcher, télescoper et remodeler. Pour ceux qui savent (s’en servir).
Roots Manuva Brand New Second Hand (Big Dada)
Rencontre avec le champion du hip hop britannique, un gars qui donne de la voix sur ses propres sons. A noter les références typiquement londoniennes dans les lyrics. Enorme.
DJ Vadim USSR Reconstruction
L’homme du label Jazz Fudge aux commandes d’une odyssée rapologique souterraine de première qualité.
Ninja Cuts volume 2 Flexistentialism
Magnifique compilation réunissant ce qui se faisait de mieux à l’époque, avec quelques guests prestigieux (comme Kruder & Dorfmeister ou Ashley Beedle).
Coldcut Let Us Play
Probablement le meilleur album de Coldcut, contenant notamment l’incendiaire single « Atomic Moog ».
Funki Porcini Hed Phone Sex
Obsédé sexuel âgé de la quarantaine, et résident monégasque, Funki Porcini signe l’un des albums les plus hirsutes de la décennie.
Amon Tobin Supermodified
Une interprétation électronique de la musique brésilienne saignante et tourmentée. Oubliez la carte postale.
Flanger Templates (Ntone)
Enregistré au Chili par Atom Heart et Burnt Friedman, disponible sur la division expérimentale Ntone, « Templates » est un chef d’œuvre dépouillé.
Cinematic Orchestra Motion
Armé de son home studio, J. Swincoe reviste le jazz dans cet album dont on ne se lasse pas quelques mois après sa sortie.
Gregory Papin
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