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MJ Cole est un nom dont tout le monde parle, mais que presque personne n’a entendu. Producteur de drum & bass ‘jazzy’ au milieu des années 90, il s’affirme ensuite véritablement dans le two step garage, en produisant de nombreux maxis pour le compte de personnalités de la scène (Ramsey & Fenn notamment). Lassé de ne pas voir son nom sur le macaron qui résulte de son travail, il finit par franchir le pas de la carrière solo, après de longues études en studio. Il n’a pas eu tort. Les choses se sont vite emballées après la sortie de son single platine underground « Sincere », très jolie mélopée qui ne redoute pas la saccade rythmique, et un premier album abouti sur Talkin Loud, qui porte le même titre. On connaissait le two step par la trilogie coke / blondasses / champagne, et là on découvre un disque profond, qui sans renier le sensationnalisme qu’évoque les clichés ci dessus donne un second souffle à ce genre qui a plus à offrir que le cortège de beauté plastique défilant tous les weekends à la soirée Twice As Nice. On pensait que le two step garage était le pendant londonien aux ghetto trax de Chicago, MJ Cole révèle que c’est un style souple avec lequel il faudra compter à l’avenir. Et pour longtemps.
On a l’impression que ton album est une carte géographique du two step : tu évoques Philadelphie pour “Rough Out Here”, le Nouveau Mexique avec “Bandalero Desperado” ou Londres bien sur avec “MJ FM”. Tu voulais établir une cartographie du two step garage ?
Je n’ai pas vu les choses comme ça, mais il est clair que je souhaitais incorporer des influences diverses à ce disque. Le two step est une musique typiquement londonienne (littéralement « it’s a London thing », le nom d’un track de Scott Garcia, ndr). Ca ne signifie pas que les morceaux doivent être produits dans le même moule. En règle générale, les tracks de two step garage sont produits pour les clubs, et l’opportunité de l’album, c’était de justement montrer tout le spectre de la musique. Pas une collection de singles.
Il y a de nombreux intervenants sur l’album. As-tu joué toi même de certains instruments et comment as-tu travaillé en collaboration avec les musiciens ?
Je joue du piano donc j’ai fait quasiment toutes les parties de clavier. J’ai également programmé les architectures des morceaux, j’avais donc à l’avance une idée précise de ce que j’attendais des musiciens que j’ai invités. Il y a d’abord tous les vocalistes avec chacun leur spécificité : Elizabeth Troy avec qui j’avais travaillé sur des projets jungle pour le défunt label SOUR, Guy Simone, MC Dani Vicious présent sur « Slum King » et « MJ FM », Gary Bordrie, le gars qui a une voix à la Curtis Mayfield. Sur « Rough Out Here » il n’y a pas moins de quatre chanteurs par exemple. Sur ce même morceau, il y a un quatuor à cordes, Quadrophonic, et un pote, Simon qui joue de la trompette. Ce sont tous des amis, pas forcément de grands techniciens. Je voulais le faire plutôt à la familiale, avec des gens que je connais depuis longtemps, pour que cela transparaisse. Pas le truc froid, artificiel que tu entends souvent. J’ai réalisé plus de trente titres, et il n’y en a pas la moitié sur l’album.
Que feras-tu des autres ?
Aucune idée. On va d’abord sortir différents remixes sur les prochains singles. Sur le track « Radio Interlude », j’ai fait un collage de quatre morceaux. Je les sortirai, c’est sur, mais je ne sais pas encore sur quel support.
« MJ FM » est un hommage aux radios pirates. Quelle importance ont-elles eues à tes yeux dans le développement de la scène UK garage ?
Oh, c’est très simple : sans elles, il n’y aurait pas de UK garage, pas de two step. Elles ont accompagné la naissance et le développement de la scène. Pour moi, ce morceau est une manière de marquer également mes origines. Pendant trois ans, j’ai passé ma vie dans mon studio à produire des morceaux à la demande, à me faire arnaquer par des producteurs véreux, à suer pour presque rien. Je dormais par terre tellement je n’avais pas d’argent. C’est la période qui a précédé ma signature sur Talkin Loud. C’est une manière de dire, les majors injectent maintenant beaucoup d’argent dans ce circuit, mais les racines sont ailleurs. Les radios pirates sont auto suffisantes, elles sont essentielles parce que beaucoup plus permissives que les grands réseaux, et les gens qui les font sont en général de vrais passionnés de musique.
Joues-tu encore sur des réseaux clandestins à l’occasion ?
Même si je le faisais, je ne pourrais pas te le dire. Une loi vient de passer à ce sujet, et si un artiste est entendu sur une radio pirate il est interdit d’antenne sur les radios commerciales pendant deux ans. C’est la guerre ! Mais il y a plein de bons djs. Si tu viens sur Londres, je te conseille d’écouter London Underground, Freak FM, Magic FM ou Ice FM. Elles déchirent !
Tu en as parlé brièvement précédemment, mais il faudrait y revenir. Tu as passé des années à louer ton studio et tes services d’ingénieur avant de signer un contrat digne de ce nom. Que retiens-tu de cette expérience ?
C’est vrai, j’ai collaboré avec plein de gens, peut être quarante djs différents. Je faisais l’essentiel de la programmation, souvent la mélodie. Alors quand tu es payé dix livres de l’heure (environ 100 francs, ndr) et qu’on oublie de mentionner ton nom sur le macaron, tu finis vite frustré. Je dois beaucoup à un gars nommé Arthur, du label Metrix records, de m’avoir encouragé à produire de mon ôté. C’est là que les choses ont commencé à fonctionner pour moi. J’ai fait « Sincere » il y a un an et demi, et de là tout est allé très vite.
Ce qui est formidable mais aussi décrié dans le two step garage, c’est cette facilité à faire des chansons dans ce format. Et les chansons sont universelles, n’est ce pas ?
Je suis tout à fait d’accord. Une bonne chanson ne connaît pas de limites dans la longévité, ni dans la territorialité. Et puis c’est un vecteur qui véhicule de nombreuses émotions.
OK. Le two step, c’est aussi, à l’instar de la drum & bass, une musique très technique, bâtie sur des ‘tricks’ (dans le sens ‘trucs’ de magiciens, ndr). Les skills comptent beaucoup ?
Oui, c’est un fait. Une connaissance approfondie des machines est importante pour produire ce genre de musiques. Je pense que c’est plus vrai pour la drum & bass cependant. Ils sont encore très avancés dans la jungle, parfois certains trucs me laissent pantois. Le garage ne demande pas autant de qualifications pour faire ses preuves, même si cette expérience est très bénéfique au final, elle te permet d’élargir tes possibilités. La drum & bass c’est surtout les rythmiques, et la qualité de la production, le two step, c’est ça aussi mais avec plus d’espace dans les arrangements, plus d’harmonies. J’espère cependant que ça ne sonne pas trop compliqué à l’arrivée, parce que mis à part les producteurs, les gens se foutent de ce genre de considérations !
J’ai lu dans une de tes précédentes interviews que tu avais laissé tomber la drum & bass à cause du tempo, qui ne te laissait pas le temps de t’exprimer pleinement.
Oui, c'est vrai. J’étais constamment en train d’essayer de rajouter des strates mélodiques. Il y avait un autre problème : la douceur ne sied pas à la jungle, tu perds tout l’impact du beat. 120, 130 ça me ressemble plus.
L’un de tes morceaux s’intitule « Attitude ». C’est aussi un ‘london thing’.
Oui. Je ne m’étendrais pas là dessus. Le sample vocal tenait bien dans la rythmique, c’est ce qui compte.
En France, on a longtemps trouvé le two step trop ‘poppy’. Ca ne te gêne pas l’image que colportent les majors de cette musique ?
Tu touches exactement le truc. Ca ne me pose aucun problème que les gens n’aiment pas le two step, encore faudrait-il qu’ils sachent un peu de quoi ils parlent. Cette musique a la particularité d’être très vendeuse au Royaume Uni tout du moins, et quand on me parle d’un genre ‘poppy’, insouciant, je pense à toutes ces merdes fabriquées par les cellules marketing des grosses compagnies de l’industrie du disque pour rentrer dans les charts et faire du fric rapidement. Mais il faudrait que ces gens qui se font une idée du two step en regardant des clips vidéo à la télévision viennent se pencher sur les bacs des magasins spécialisés. Quand je mixe, je fais en général des sets de two step dark, abstrait, undergound. Des sons qui ne sont guère accessibles et que tu n’entends pas sur les grosses radios, mais qui contribuent à élever le niveau artistique. Et ces morceaux vont mettre un moment à apparaître dans les chaînes de magasins en France, je te le dis ! Alors pour répondre à ta question, c’est sur que ça me gêne mais c’est ainsi. Ca ne tient qu’aux gens de faire le nécessaire pour s’informer. Par exemple, il y a d’excellents sites où tu peux écouter toutes les nouveautés en real audio, c’est ce que je fais moi-même sur www.juno.co.uk.
Tu t’intéresses à internet ?
Beaucoup. J’ai pas de problème avec ça. J’utilise Napster à la maison, j’échange des sons par le web. J’ai même une montre MP3, pour te dire !
As-tu un projet de site ?
Oui, mais pour l’instant on a fait que déposer le nom de domaine. Ca devrait être prêt pour l’automne.
Penses-tu que Talkin Loud va donner un gage de respectabilité à la scène UK garage par ton intermédiaire, comme ils l’ont fait avec Reprazent pour la jungle ?
C’est sur que Talkin Loud est un label de qualité. Ce sont de bons directeurs artistiques très sensibles à la musique. Ils donnent leur avis sans interférer, disons qu’ils sont de bon conseil. Tout le monde me compare à Roni Size en ce moment, mais nos projets ne sont pas du tout similaires !
Tu as également ton propre label, Prolific. Ca continue ?
Prolific a été mis en sommeil momentanément, je n’avais pas le temps de m’en occuper, mais ce n’est certainement pas fini. Je devrais sortir certains trucs d’ici la fin de l’année. Je peux sortir des disques ailleurs que sur Talkin Loud sous mes autres pseudonymes, Boxclever ou Matlock. Et pusi j’ai plein de remixes en route.
Comment vois-tu l’évolution du two step ?
Je ne sais pas trop. Pour moi, c’est déjà un mouvement fort, qui ira là où il veut aller. J’espère juste que le two step ne s’éloignera pas de la rue.
Vous visez les Etats Unis, non ?
J’essaye de ne me préoccuper que de la musique, mais c’est vrai que beaucoup de gens dans la scène pensent aux USA comme un territoire à conquérir. Il y a déjà beaucoup de remixes de groupes r n b version two step, pour le moment réservés au marché britannique. Je ne sais pas comment la musique est accueillie là bas. Je vais y mixer pour la promotion de l’album. Naturellement, j’aimerai que le marché soit mondial.
Gregory Papin
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