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Envie de poser des questions aux artistes que nous interviewons ? Envoyez-nous vos questions par email et nous les leur poserons pour vous. Les prochains rendez vous sont fixés a San Fransisco avec Gemini et Mark Farina, ainsi que les patrons des labels Naked Music et Ubiquity.
 
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"Je ne tente pas d’enlever les règles, je les assouplis"
   

Voilà un adage qu’on ne se lasse pas de vérifier : lorsque les genres musicaux viennent à éclore, la liberté d’expression atteint son paroxysme. L’ombre de l’underground est propice à des réactions sismiques de premier ordre. Revenant d’on ne sait où avec un bagage musical culturel impressionnant, IG Culture, le virtuose qui se cache derrière les labels People et Mainsqueeze, devait se sentir à l’étroit. Déjà à la tête d’une production gigantesque dans une veine electro soul bouillante et rétrofuturiste, résultat du rapprochement entre producteurs cultivés et instrumentistes inspirés, au centre de la nébuleuse de Ladbroke Grove à l’ouest de Londres (son studio est dans les locaux du distributeur de ses labels, Goya Music), il a été signé sous son pseudonyme de New Sector Movements par Virgin, et son album est attendu pour septembre. Pour patienter, la dernière compilation « People… Make The World Go Round » est dans les bacs, ainsi que la « Co-Operation vol 1 » et bientôt celle de Mainsqueeze alors en phase de pressage. On ne peut que vous les conseiller pour vous faire une idée de l’effervescence ce débroussaillage sonique. Accueillis en voiture par l’excellent Mike – qui gère la maison -, qui nous explique les cours de production qu’ils proposent à la jeunesse désœuvrée du coin (ça ne s’invente pas), il nous mène au studio intergalactique d’IG Culture. Si c’est la console de mixage et le petit ordinateur qu’on voit en premier, des instruments ancestraux dont on ignorait l’existence s’étalent au milieu des percussions jusqu’au fond de la pièce. Explorateur de sources sonores, c’est un métier.
 
Comment définirais-tu ta musique ?
Si je devais lui donner un nom ? IG music ! Non je rigole. Je peux t’expliquer, ce sera plus simple. L’idée c’est de ne pas être arrêter par des limites de genre, des figures imposées. Je respecte les artistes qui sont sortis du hip hop par exemple, mais j’ai mon propre truc à dire à ma manière maintenant. J’ai appris la production, j’ai appris un peu à jouer de certains instruments, et j’ai surtout appris beaucoup en écoutant de la musique. Je veux utiliser cette expérience en faisant quelque chose dont je n’ai pas honte, mon propre truc.

Dans la musique électronique, c’est toujours le rythme qui a permis de reconnaître le genre. Et tu as une signature rythmique unique. Comment as tu trouvé ce groove ? Par hasard ?
D’abord mes influences en la matière ce serait plutôt les grands batteurs Billy Cobham, Steve Gad et plein d’autres, qui avaient toutes les idées. C’est une plus grande influence que des ordinateurs. Le premier morceau que j’ai fait comme ça, c’était il y a à peu près cinq ans pour une chanteuse, et le beat était un peu off, hors du tempo. C’était la première fois que je m’amusais avec des rythmiques. Ensuite Mike m’a donné la liberté de faire ce que je veux. Il me disais : fais de démos. Je lui faisais écouter, et il me disait qu’il kiffait. Je lui répondais ah oui ? Et je faisais un truc encore plus étrange. Puis j’ai fait Likwid Biskit, après New Sector Movements, qui était encore plus barré, et il continuait de me pousser plus loin. Si tu regardais ma façon de marcher tu comprendrais !

Est ce que tes projets sont clairement séparés pour toi ?
Oui. Likwid Biskit est un peu plus expérimental, et Kaidi Tatham en fait partie, New Sector Movements est plus soulful. Pour Likwid Biskit les influences sont plus fusion, electro, soul, afro, de n’importe où vraiment. J’arrive à voir assez vite quelle direction un morceau prend, et soit je le finis tout seul, soit je le fais écouter à Kaidi. Même si c’est dangereux, parce que c’est une forme de contrainte que de baptiser ses projets.

La plupart des gens qui écoutent tes chansons pour la première fois sont souvent plongés dans la confusion.
Pour moi, c’est normal. Je vais te prendre un exemple. Quand j’ai entendu Alice Coltrane (nous avions interrompu une séance d’écoute attentive de l’un de ses disques, ndr) il y a de nombreuses années, ça ne m’a pas plu. Il y a cinq ans, quelque chose m’a intrigué dans sa musique, maintenant j’en comprends certains aspects, et dans dix ans peut être que sa musique sera limpide pour moi. La découverte de la musique c’est tout un processus, un apprentissage. Quand tu écoutes ma musique, si tu as des idées préconçues par rapport à la façon dont la musique doit être, qu’un beat 4 / 4 doit partir, tu seras forcément déçu. Parce que j’essaye d’emmener l’auditeur ailleurs. Crois le ou pas, mais de nombreux producteurs assimilent la production au point de se rendre compte qu’il y a autre chose que les beats, et c’est ce que j’essaye de faire.

D’où la facilité d’accès de ta musique, qui est complexe mais pleine de références soul finalement assez accrocheuses.
C’est le ruff and the smooth, le ying et le yang. Les beats peuvent être musclés, bizarres, et les mélodies ‘nice and smooth’. C’est vraiment le truc de New Sector Movements. Les gens sont entraînés mais ils cherchent toujours le premier temps. Dans le rap, les beats et les paroles sont durs. Il y a du bon et du mauvais dans l'existence ! C’est un peu ce que je cherche à capturer dans ma musique.

Tu viens de terminer un remix de Tony Allen (batteur de Fela Kuti, ndr), roi de l’insécurité rythmique. Le séquenceur te permet-il de faire des enchaînements qu’un batteur ne pourrait pas faire ?
Je suis très heureux d’avoir eu cette opportunité de faire ma version de son jeu. Ils m’ont donné deux rythmes, un lent, un rapide alors le track change de tempo au milieu. Ce n’est pas comme la compilation de remixes de Femi Kuti qui était plus de la house avec un peu de percussions, afro house. Je ramène le groove en Afrique.

Et ton album de New Sector Movements, comment il est ?
J’ai à peu près fini l’album et je travaille sur le EP qui doit arriver avant l’album. Je pense que ce sera pour septembre. Pour faire vite, j’ai essayé d’aller un peu plus loin dans les chansons, ce n’est pas un disque instrumental. Je ne crois pas que ce soit ce que les gens attendent. Je voulais surtout me faire plaisir.

Le fait que ce soit un disque long format t’as permis d’aller dans de nouvelles directions ?
Quand tu écoutes l’album, tu fais : quoi ? ça sort sur Virgin ? Franchement les gens vont se demander ce qu’est ce genre de musique. Je trouve ça bien qu’ils mènent des investigations dans l’underground, en plus de leurs produits de masse.

Tu n’as eu aucun problème ?
Le deal est non exclusif. Ils ont New Sector Movements en projet. Ils ne pensaient pas ‘fais des singles’. Ils sont dans la même optique que moi, faire quelque chose de consistant. C’est pas possible de me rendre commercial. L’album n’est pas pop.

As-tu une formation de musicien ?
Le type que tu as vu tout à l’heure (et qui sort un seven inch sous le nom de Masmara, ndr) était mon prof de batterie, il y a une dizaine d’années. Je joue un peu de claviers, j’ai aussi pris des leçons, et puis les congas. Mais j’utilise surtout mon oreille, il ne s’agit pas que les musiciens fassent la musique pour moi. Je suis producteur et mon rôle est aussi de choisir leurs parties. Si j’étais un musicien confirmé, je crois que tout ça ne se passerai pas. Je pense que c’est mon manque de technique mais aussi de savoir musical qui me permet de faire ce que je veux. Je ne connais pas les règles. Ca peut être techniquement incorrect, ça peut être dissonant, mais si ça sonne à l’oreille, je le prends. Je ne tente pas d’enlever les règles, je les assouplis.

Penses-tu que ta musique soit très londonienne ?
Oui, je pense. Je ne connais rien d’autre que Londres, mais du point de vue des clubs ou de n’importe quelle musique, on reçoit tout et on brasse énormément. Londres est un test obligé pour l’innovation musicale. Par exemple, la scène garage avec des producteurs talentueux même si c’est difficile parce qu’ils se copient tous. Si tu sors du rang, tu vas sortir du lot, j’ai toujours pensé comme ça. J’ai commencé à entendre des trucs qui ressemblaient à ma musique, on n’est pas à l’abri. C’est toujours comme ça que ça se passe. Mais certaines choses sont enracinées plus profondément, et je crois que ça s’entend. L’idée c’est d’amener quelque chose comme ça.

Et pourquoi les artistes de West London sont-ils si proches ?
Parce que personne d’autre ne nous soutiendra donc on se soutient les uns les autres. Chaque artiste impliqué respecte les autres. Ce genre de situation est déjà arrivé à d’autres endroits. Il ne faut pas négliger l’aspect essentiel de la compétition amicale, qui nous fait avancer. Quand j’entends un bon morceau, j’en ai peur parce qu’il pourrait trop m’influencer. C’est arrivé l’année dernière avec Hefner, et du coup je l’ai invité à faire un track chez nous. J’ ai entendu des morceaux d’autres pays, des gens que je ne citerai pas, et qui en ont fait une copie carbone. Ca me gêne. Dans les années 70, George Duke et Herbie Hancock faisaient de strucs similaires, s’influençaient mutuellement, mais faisaient chacun leur truc. C’est très différent que de voler quelque chose à quelqu’un. Il faut payer ses traites !

Etes vous intéressés d’amener votre musique dans les clubs ?
Regarde : les clubs sont morts. Avec tous ces djs qui jouent de la trance ou de la house commerciale, peut être qu’ils ont des milliers de personnes à les écouter, mais ça n’a plus rien à voir avec l’idée de départ des clubs. Les gens mainstream vont dans les clubs et l’undergound est devenu mainstream, et du coup ce n’est plus vraiment underground.

Mais vous faites de la party music ?
Ouais, c’est de là que tout vient. Je veux dire que les choses finissent toujours par revenir, c’est un cercle, alors ça se passera. Autrefois, c’était intimiste. Des warehouse parties de 2000 personnes qui jammaient sur des tracks electro puis un morceau de James Brown.

Où aimerais-tu pouvoir écouter ta musique ?
Sur une montagne en Jamaique, ça ma plairait bien !

Tu es d’origine Jamaicainne ?
Mes parents, oui. Je suis un ‘son of scientist’ (l’un de ces pseudos, ndr). Le fils d’un dub scientist !

Te considères-tu comme un artiste élitiste ?
Non, certains artistes ont fait des morceaux de qualité qui ont mis tout le monde d’accord, le grand public et les gens plus initiés. Je ne crois pas à la musique de ‘happy fews’. Mais je pense que c’est bon que les gens peuvent avoir la musique dans la main mais pas dans la tête, qu’il faille étudier pour la découvrir vraiment. Il faut travailler pour ressentir.

Gregory Papin


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