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En Autriche, les musiciens ne se déplacent jamais seuls. Après Pulsinger & Tanakan, Kruder & Dorfmeister, voilà Dzihan & Kamien, formation viennoise portée sur les vibrations orientales et la space music en général. Vlado Dzihan est originaire d’ex-Yougoslavie, il a entre autre choses participé à la bande originale d’ « Arizona Dream », signée Goran Bregovic. Mario Kamien est quant à lui un multi instrumentiste suisse aux origines diverses. Ensemble, ils avaient monté un premier groupe fusionnant les genres, MC Sultan, et forts de cette expérience, s’imposent avec leur premier album en indépendant, « Freaks & Icons », sur leur label Couch records. Le bouche à oreille fonctionnant particulièrement bien sur ce disque, nous en avons profité pour joindre Mario au téléphone.
Comment vous êtes vous rencontrés ?
C’est une histoire amusante. J’étais dans un petit bar de Vienne, il y a environ 7 ans, et j’ai vu cette magnifique jeune femme noire. Je suis allée la voir pour lui proposer de chanter, mais elle a décliné la proposition. Un peu plus tard, Vlado est arrivé et lui a posé la même question, alors elle l’a renvoyé vers moi. On a essayé de voir si on pouvait travailler ensemble, et on a assez rapidement monté notre projet MC Sultan, qui était une sorte de rap ethnique, avec des structures pop de chanson. Mais il y avait du rap en turc, en swahili, en anglais. C’était très varié.
Vous avez toujours aimé le mélange d’influences diverses. Mais parfois ces mélanges peuvent être assez indigestes, quelle est votre recette pour que cela fonctionne ?
D’abord, nos influences sont très naturelles. Vlado vient de Sarajevo en Bosnie, où il y a toujours eu à la fois de la musique occidentale et de la musique de l’Est. Pour ma part, j’ai eu pendant longtemps une petite amie turque, qui m’a fait découvrir le folklore de ce pays. Je crois que pour que ça marche, il est essentiel de vraiment respecter les genres musicaux que tu incorpores à ton projet. Nous aimons tellement de styles, de Prince à Ryuchi Sakamoto.
Vous avez également une approche très organique.
Oui, cela vient de notre background de musiciens. Vlado joue du piano, moi de la guitare jazz. On inclut de nombreux instruments live à notre musique, ce qui nous différencie de Kruder & Dorfmeister ou Pulsinger & Tanakan. Chacun son empreinte. On aime particulièrement les violons orientaux qui sonnent assez bizarrement dans notre contexte par exemple.
Pourquoi selon toi les musiciens viennois travaillent toujours par paire ?
Je n’en sais rien, c’est un hasard curieux. Je ne peux pas parler pour les autres, mais il y a énormément de producteurs de musique électronique à Vienne, c’est presque un phénomène de société ! Pour nous c’est une formule excellente, dans la mesure où parfois Vlado va me remettre dans le chemin du morceau, si je commence à partir dans trop de directions. Et ça marche aussi à l’inverse. C’est très bénéfique pour notre musique. On a à peu près le même goût, et l’échange nous permet d’aller plus loin dans la composition.
Vous avez enregistré de nombreux instruments à l’étranger. Pourquoi ce choix ?
C’est très simple : les musiciens que nous voulions ne sont pas sur place. On est allé en Turquie enregistrer les percussions et la flûte. Les deux percussionnistes avec qui nous avons travaillé sont parmi les meilleurs là bas, ils bossent avec toutes les grandes stars du pays. Et le flûtiste est un vrai tueur. J’ai une communauté d’amis en Turquie depuis un moment, l’un des membres de MC Sultan était turc. On est aussi allé à Londres enregistrer les rhodes, et nous nous sommes expatriés dans un petit village italien pour faire le reste.
L’endroit où vous vous trouvez vous influence-t-il ?
Bien entendu, l’atmosphère d’Istanbul, respirer l’air du pays, bronzer sous son soleil, il n’y a rien de mieux pour absorber la musique. En Italie, nous étions dans une petite localité à côté de la mer, pas très loin de la montagne. En Autriche, on aurait toujours été embêté par le téléphone, les affaires courantes du label. C’est plus facile de te concentrer quand tu manges bien, sans être dérangé. Ca ne surprendra personne.
Il n’y a que deux morceaux vocaux sur l’album (un en portugais, l’autre en anglais, ndr). C’est pour faciliter l’accès à la clientèle internationale ?
Non, ce n’est pas vraiment pensé comme ça ! Dans MC Sultan, il y avait beaucoup de vocaux, des structures couplet refrain, et on se sentait plus libres en faisant de la musique instrumentale.
MC Sultan était signé en major. Vous avez utilisé l’argent que vous avez fait sur le projet pour monter votre structure Couch records ?
Non, absolument pas, parce que le contrat qu’on a eu était merdique ! On a bien fait de sortir « Freaks & Icons » en indépendant, c’est une bonne opération artistique doublée d’une bonne opération financière. De toute façon à Vienne, la plupart des artistes émergeants ne veulent pas entendre parler des majors. On sait très bien qu’elles ne travaillent que Britney Spears !
Vous organisez me semble-t-il une soirée à Vienne.
Oui, elle s’appelle Sunday Bass. Elle vient d’être lancée avec UFO en premiers guests, et nous pensons qu’elle deviendra régulière cet automne. On vient de finir une tournée de dee jaying de deux mois qui nous a conduits au Portugal, en Allemagne, en Italie, en Belgique et en Hollande. On espère venir en France avant la fin de l’année, mais plutôt avec notre formation live.
Et quelle sera-t-elle ?
C’est le projet qu’on essaye de monter tout de suite, et ça coûte très cher ! On est en train de faire des calculs. Ca s’appellera le Dzihan & Kamien septet. En plus de nous deux, il y aura deux musiciens turcs, un flûtiste et un percussionniste, un batteur qui travaillait avec Massive Attack, le bassiste d’Incognito et un dj qui jouera des dubplates.
Vous avez des affinités particulières avec Talkin Loud ?
On aime beaucoup le label, la direction électronique, les vieux trucs, mais ce sont des musiciens que l’on connaît personnellement.
Vous avez baptisé votre label Couch. Que pensez-vous de cette vague ‘lounge’, dont Vienne reste l’une des capitales historiques ?
Je n’ai rien contre l’étiquette lounge, elle correspond à ce que j’aime. Plus je vieillis, plus j’aime les disques space. J’aime encore aller en club, mais souvent la musique est trop lourde, trop techno ou juste trop bruyante. Quant au label, on l’a appelé Couch (divan en anglais, ndr) en référence à Sigmund Freud, après avoir descendu quelques bières. Après tout dépend de la puissance de ta chaîne hi fi.
Et à part le divan, quel est le lieu dans lequel l’écoute de votre musique se trouve optimisée ?
C’est dur de répondre : seul en voiture, en se relaxant quelque part. J’ai tendance à considérer ma musique comme quelque chose de spirituel. Ca rejoint ce qu’on disait plutôt, je crois qu’on peut retrouver ce paysage italien où on a fini le disque dans la musique.
Et si elle devait révéler un aspect de ta personnalité, lequel serait-il ?
Je dirais que notre musique est comme une petite île où l’on trouverait la paix. Vienne est une ville oppressante, les hivers sont rudes et les gens dépressifs, alors notre musique nous apporte une façon de nous sentir bien, comme la vie devrait être.
Que penses-tu de l’arrivée au pouvoir de Jorg Haider (le nouveau chancelier autrichien est de la droite extrème, ndr) ?
Je me sens mal à cause de ça. D’un autre coté, je n’ai pas trop peur parce qu’il fait tellement de conneries qu’il ne devrait pas rester trop longtemps en place. Le problème n’est pas Haider, mais plutôt une mentalité très rigide profondément implantée dans le pays, moins à Vienne que dans certaines régions. Les gens étaient en plus déçus du gouvernement précédent qui avait volé dans la caisse.
Faire de la musique cosmopolite en ce moment à Vienne est un acte subversif ?
Ce n’est pas tant la musique que notre mode de vie. J’ai des amis bulgares, allemands, croates, africains, russes. Ca fait con de le dire, mais on est tous humains, et ça ne plait pas à tout le monde.
Vous avez un très beau site internet. Vous vous intéressez au MP3 ?
On va peut être en mettre bientôt sur le site, on était justement en train d’y réfléchir. On va mettre plus de son quoi qu’il arrive. Nous avons reçu beaucoup de propositions pour vendre la musique en ligne, mais elles ressemblent plutôt à des escroqueries. C’est probablement le futur médium, donc il faudra qu’on y regarde de plus près.
Gregory Papin
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