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On ne s’en vantera pas, mais c’est vrai que c’est assez compliqué de parler à Stephan Grieder. Le patron du label suédois Svek est un gars secret, dont l’image mystérieuse le protège des inconvenues du show business. Préférant l’ombre des studios ou des cabines aux couvertures de magazines, et le risque de l’exploration sonore, à la redondance du tiroir caisse, il a hissé les couleurs de Svek dans le très prisé cercle des musiciens électroniques initiés, de ceux qui savent d’où vient cette musique, où elle en est et peut être bien où elle ira. Certes Stephan refuse toujours les interviews mais accepte les conversations sincères, même rallongées. Dont acte.
Il me semble que tu sois passé à Sony à Paris, il y a un moment.
Comment tu sais ça ? C’était un erreur de jeunesse. Je suis passé à CBS, il y a douze ans et j’y suis resté six mois. J’ai 32 ans maintenant si tu veux savoir.
Raconte l’itinéraire de ton label, Svek records.
Je suis Suisse Français, je suis parti en Suède après Paris. Svek existe depuis trois ans. Nous sommes basés à Stockholm, on a sorti 43 vinyles et 11 CDs. Le prochain CD, après « Stars », sera un CD pur jazz, enregistré par 6 jazzmen et un dj de radio. Ils sont tous de Chicago, et c’est une des exceptions parce que tous mes artistes sont en général scandinaves. Pour une fois ce ne sont pas des djs de Chicago qui cherchent à signer des tracks sur un label européen pour pénétrer le marché.
Que veux tu dire par là ?
Il y a beaucoup d’opportunisme des deux côtés. Les djs américains sont surpayés quand ils viennent en Europe, et c’est un peu à cause des médias. D’où l’allergie que j’ai développé à leur égard. J’ai un profond respect pour les gens qui ont fait la house de Chicago, mais nous revendiquons sans aucun complexe un son européen.
« Stars » est un disque éclectique. Quel en serait la ligne conductrice ?
Je crois qu’il y a une identité scandinave que je perçois comme un son assez minimal. Ce son deep est sans doute du à l’environnement. On ne compte pas le nombre de jeunes qui ont des machines dans leur chambre, simplement parce qu’il fait nuit la moitié de l’année. Nous avons en Suède une culture de dix ans de house music. Et par rapport au côté éclectique, c’est tout le catalogue qui est éclectique. Il y a plein de labels qui restent sur le même style, mais nous essayons de changer, que les gens cherchent des surprises sur Svek. Par exemple, le CD précédent, « Galaxy », était très jazz. Ca fait dix ans que le beat 4 / 4 est sur les dancefloors, je trouve une certaine satisfaction à sortir des trucs différents. Ca vaut toujours la peine de prendre des risques, d’inviter des mecs du jazz pour jouer sur des morceaux. Il n’y pas de samples sur Svek, c’est important de le signaler.Et des producteurs comme Adam Beyer, Jesper Dahlback ou Cari Lekebush qui sont parmi les dix meilleurs djs / producteurs techno au monde, font des choses différentes sur Svek. Ils me connaissent et savent que je suis plus mellow, plus house, et ça se ressent quand ils font quelque chose pour moi. En plus notre génération a une chance énorme : il y a tellement de musiques qui nous ont précédé et donc influencé, c’est génial pour l’inspiration. On aurait tort de s’en priver.
Pourquoi n’es tu pas présent sur le tracklisting de « Stars » ?
Je vais revenir. La production, c’est plus par périodes. Là j’investis beaucoup de mon temps dans le deejaying, aussi pour promouvoir le label, et la direction artistique, réfléchir au concept de chaque CD.
Es-tu un directeur artistique dirigiste ?
Disons que je n’hésite pas à donner mon avis sur un morceau pour développer un projet cohérent. J’essaye de rester loyal par rapport à la musique que j’aime.
Parlons économie : est ce que le CD sert à payer le vinyle ?
Oui, mais ce n’est pas seulement ça. C’est indispensable de sortir sur différents formats, parce que chaque format touche des gens différents. Par exemple, c’est le CD « Stars » qui t’amène à moi. Et puis tout le monde est dj aujourd’hui, et cette culture dj est vraiment devenue trop commerciale, alors ça ne me pose aucune sorte de problème.
Tu fais très peu d’interviews. Tu es attaché à cette image souterraine, du mec qui garde un profil bas, même si c’est aussi une arme marketing ?
Tu as raison de dire cela parce que ça te permet de bien sélectionner les gens qui parlent de toi. Je n’aime pas me mettre en haut. La précédente interview que j’avais faite en France, c’était après avoir reçu cinq coups de téléphone. Je ne cherche pas à me mettre en avant. Je ne suis pas complètement fermé, la preuve je suis ici en train de discuter. Il s’agit juste de garder le contrôle, mais malgré mon image distante, il y a toujours une brèche à ouvrir. Et puis rien ne m’empêche de changer. Je sors un autre Lords Of Svek en septembre sur Virgin France, pour l’international. C’est un scoop, fais circuler l’info.
Tu passes à l’ennemi ?
Non, c’est pour un disque. Et l’idée est la même que pour le CD : toucher un public qui ne peut se procurer nos disques autrement, et l’accès à bien d’autres musiques après ça. Underground, ça ne veut rien dire pour moi. Quand tu es indépendant, tu décides, et c’est toujours le cas avec ce projet. Ils veulent un single et je leur ai refusé. Et quitte à utiliser le marketing mainstream, autant le faire avec les plus compétents. Peut être que ce sera positif, je n’en sais rien. Je suis assez joueur en fait, je crois qu’à la longue prendre des risques finit par payer.
Les titres de tes dernières compilations sont très detroitiens, c’est la marque d’une influence particulière ?
J’adore la techno, mais je n’en fais plus. Aujourd’hui la scène techno est devenue débile à cause du marketing.
Combien de temps aimes-tu mixer ?
J’aime jouer longtemps, 3 / 4 heures minimum. Mes sets ressemblent un peu aux compilations, et ne sont jamais pareils. Jeff Mills fait les mêmes trucs depuis cinq ans, parfois j’en viens à me demander où va la musique.
Est ce que la scène suédoise est unie ?
Comme partout, au début tout le monde était pote, et puis la hype a filé la grosse tête à certains. La hype peut faire pas mal de dégâts. Mais on a pas de problème existentiel, je veux dire on a rien à prouver. Les Scandinaves sont présents depuis un moment. J’ai remixé Laurent Garnier, Adam Beyer a remixé Underworld et Cari Lekebush a remixé Leftfield.
Tu ne signes que des artistes suédois ?
Non, scandinave. Il y a un danois, Universal Funk, des norvégiens, Erot et Bjorn Torske.
Pourquoi as-tu choisi la Suède comme destination ?
J’avais besoin de fraîcheur. Je vais te dire comment c’était à Sony. C’était le début du dance pool, et deux artistes m’intéressaient particulièrement, c’était les pires ventes. J’ai compris que je n’avais pas ma place dans une major, comment elles fonctionnaient. Si tu signes un contrat d’artiste pour trois albums et que le premier ne marche pas, on peut te souhaiter bonne chance.
Comment expliques-tu que l’électronique, douze ans après, ne soit pas devenu un courant majeur de l’industrie du disque ?
Le problème de la musique électronique, c’est que la technologie a avancé trop vite, et que pour le grand public, c’est l’ordinateur qui fait tout tout seul. Les médias n’ont rien expliqué. Ils ont toujours plus évoqué la drogue que la musique. Et les maisons de disques ont vendu cette musique comme des machines à laver. Je vais te raconter une expérience suédoise, qui est peut être le point de départ à mon allergie des médias. C’était au début des warehouse parties, et il faut savoir qu’il y a une loi en Suède qui fait que les jeunes ne peuvent pas sortir en boite en dessous de 23 ans à cause des débits d’alcool. Les organisateurs avaient trouvé un endroit formidable qui s’appelait Docklands. Ils ne vendaient pas d’alcool. Mais un jour une centaine de policiers sont entrés, avec deux équipes de télévision pour tout fermer. Je me souviendrai longtemps encore de la bousculade, surtout que le lendemain, c’était une histoire énorme. Ils filmaient par terre les produits qui avaient été jeté, et accusaient la musique. Il y a aussi une autre raison à mon aversion des médias, c’est le manque de culture des journalistes rock reconvertis dans l’électronique.
Que penses-tu de la musique dématérialisée ?
C’est une nouvelle preuve du monde de confusion dans lequel on vit. Je crois que c’est trop tôt pour juger. L’avantage que je vois c’est pour le mec qui vit dans le massif central qui n’a pas de magasins de disques alentour de pouvoir écouter de la bonne musique, d’avoir peut être plus de choix. Mais que va-t-il se passer au niveau du business ? Comment bien contrôler les droits ? Je n’ai pas peur du MP 3, je trouve ça même plutôt excitant, le fait que la paranoïa se soit installée dans les majors.
As-tu quelquechose à rajouter ?
Oui. Je crois que l’on est arrivé au début de quelque chose de nouveau dans la musique, qu’on a passé l’ère de l’électronique. Alors il y a ceux qui suivent, et ceux qui suivent pas !
Gregory Papin
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