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Il faut apprendre à apprécier la strangulation sonique de Pole. Ca ne vient pas toujours tout de suite, et pourtant. Beaucoup moins intellectualisée et rébarbative que tout un pan de la musique expérimentale contemporaine, elle découle du dub assez naturellement. Si les outils ont un peu, mais dans le cas présent très peu changé, la vraie différence entre King Tubby et Pole réside plutôt dans cette épaisse couche de craquelures dont le second repeint sa musique, ce masque de rouille dont l’auditeur a la charge de défaire, tout seul. En fait, on écoute Pole un peu comme on regarde un aquarium abandonné, derrière une vitre en train de s’écrouler, en se demandant ce qui va nous tomber dessus.
Dub et haute technologie vont-ils de pair ?
Le dub n’a pas grand chose à voir avec la technologie moderne. A la base le dub était fait avec des fragments d’enregistrements retravaillés en studio, grâce aux effets. La méthode est la même pour moi : je remanie des séquences pré programmées. Mais la modulation sonore est peut être plus présente chez des gens seulement influencés par le dub, et qui font de la house ou de la techno, comme Basic Channel. Dans ce cas, la technologie a une place importante.
Quel est le rôle des craquements, omniprésents dans ta musique ?
J’adore. Le souffle et les craquements proviennent d’un filtre cassé sur un vieux synthétiseur, qui viennent par hasard. Ce sont des sons accidentels : je ne peux pas les programmer, la machine les fait seule quand je l’allume. Je n’utilise pas de kick, de charley et de caisse claire, alors ces sons m’aident à faire tenir la structure du morceau. Si tu les enlèves, il ne reste presque plus rien en dessous. C’est la substance de ma musique. Je les entends partout, qu’ils y soient ou pas. Ils donnent une lecture différente des morceaux.
Tu pressais des disques, notamment ceux de Basic Channel…
Non je t’arrête, on m’a déjà dit ça tout à l’heure, mais je n’ai jamais pressé les disques de Basic Channel, c’est une erreur. Je travaillais comme ingénieur au mastering chez eux, j’ai ‘cutté’ (pressé une ‘acétate’ ou dubplate, ou du vinyle, ndr) des milieux de disque mais pour leurs disques ils le faisaient eux mêmes ! Je l’ai fait pour Richie Hawtin, Disko B, les gars de Mego mais jamais pour eux. Je ne travaille plus pour eux parce que cette activité me prenait trop de temps. Je préfère bosser sur mes propres productions.
Merci pour la précision. Penses-tu que cette activité a compté dans ton approche de la production ?
Franchement, je ne sais pas trop.
Tu sembles attaché à l’idée de spontanéité, ouvert aux interventions du hasard, mais tu fais des lives ?
Je mentirai si je disais que ça ne me pose pas de problèmes. J’essaye de faire du mieux que je peux, de faire le maximum de choses en direct. L’ordinateur rejoue les séquences, le synthé me permet de faire quelques modulations, et sur la table de mixage je mixe tout. De cette position j’ai quand même les mains libres pour agir, mais ce n’est pas comme un trompettiste de jazz bien entendu.
La plupart des gens pensent à la musique en terme d’harmonies sans se soucier de la gestion de l’espace sonore…
Oui, mais ce n’est pas moi qui vais changer les choses ! Je fais de la musique, et je ne veux pas en faire une religion. Disons que tu as deux accords qui se suivent. Je m’intéresse à ce qui se passe entre, ce que j’appelle des ‘évènements sonores’. Il y a de l’echo, de la reverb, du delay et ça crée des couches de sons. C’est ce que j’aime dans la musique. Mais il ne s’agit pas de mystification, juste de rendre la musique intéressante.
Tes albums ne portent pas de titre. Tu préfères laisser à la libre interprétation ?
Je sais à quoi je pensais dans le studio en faisant le track, mais je trouve que c’est plus intéressant si l’auditeur se crée lui même ses propres images, alors j’essaye de leur donner le moins de points de repère possible. Chaque écoute est différente, et chacun choisit comment écouter la musique. Je n’ai pas de message à faire passer. La seule idée était de démontrer que le minimalisme, et la réduction (sic), sont importants pour ma musique. La pochette n’est là que pour couvrir le disque. Basé sur les basiques. Tout ce qui n’est pas nécessaire ne vaut pas le coup d’être entendu.
Tu es aussi le patron de s-cape music.
Oui je sors mes disques chez PIAS Allemagne, mais j’ai monté s-cape pour sortir des disques d’autres personnes, donner des opportunités. J’ai aussi un studio d’enregistrement et une société d’édition.
Que penses-tu de la musique dématérialisée ?
Je considère que c’est un problème, pour une raison simple : ça ne rime à rien de vendre mes albums morceau par morceau. C’est un tout.
Mais en terme de qualité de son, ça ne te dérange pas ?
Tu devrais me demander pourquoi je sors mes disques en CD dans ce cas. Le CD a la qualité de pouvoir être transportable facilement, et se détériore moins vite. Non, la seule raison c’est qu’il faut fournir l’album en entier.
Es-tu intéressé par les techniques numériques de création de sons ?
Je n’utilise pas de matériel digital, mais ça m’intéresse vraiment. J’ai encore beaucoup à faire sur mon terrain.
Gregory Papin
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