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Roman Anthony, de son diminutif Romanthony, a préféré contourner le long et obscur tunnel de la promotion pour laisser les critiques se déchaîner (en bien) sur sa musique. Résultat : le minimum syndical d’interviews. Attitude salutaire quand on sait que sa musique, débordante de grooves gras et généreux, parle aisément pour lui. Cependant après moultes écoutes de ses long players acidulés que sont « R.Hide In Plain Site » et « Romanworld », nous avons souhaité passer le ‘guitar hero’ de la house music à la moulinette de l’interview, non pas pour toucher l’icône mais recueillir les sentiments de ce maître du rétrofuturisme, dont le dernier album devrait servir de détonateur.
Roman, qu’est ce que le fait de jouer de la guitare apporte à ta musique ?
D’abord je joue également des claviers. Si quelqu’un est intéressé par faire de la musique, il a intérêt à apprendre à jouer d’un instrument. Si tu veux faire des choses futuristes ou retrofuturistes, ça te permet de rester frais. Tu peux toujours sampler des boucles ou des rythmiques mais ce ne sont pas les tiennes. C’est dur. A mon époque, on avait le temps d’apprendre à jouer d’un instrument, mais aujourd’hui, la tentation est trop grande de se tourner directement vers l’ordinateur. Je peux revenir au son vintage dès que j’en ressens l’envie. C’est très frustrant de se retrouver sans échantillons : j’ai la solution en me les créant moi-même. En général, quand un musicien intervient sur un disque de house, c’est un collaborateur externe, juste un featuring. Moi j’ai appris la guitare avant la programmation. Je suis tombé dans la musique en plein milieu de cette révolution, à mi chemin entre deux époques, celle des groupes et des ordinateurs, l’analogique et la digitale. J’ai joué la plupart des parties, 90 % de l’album.
Ton premier LP, « Romanworld », était une compilation. Considères-tu « R.Hide In Plain Site » comme ton premier disque conséquent ?
Je désirais faire un album depuis mon troisième single, je sentais que j’en étais capable mais les gens d’Azuli (la maison de disques qui a sorti « Romanworld », ndr) me disaient toujours ‘continue de nourrir les djs’. Mais moi, je voulais être un artiste, pas la pute des djs. Ils ne voyaient pas que j’avais quelquechose à dire, comme Stevie Wonder ou Marvin Gaye. Au bout d’un moment, je leur ai dit que j’arrêtais tout s’ils ne sortaient pas un CD. Ca c’était la négociation avec Azuli. Ils étaient tellement lents à comprendre que « Romanworld » est une compilation, mais au départ ce devait être un véritable album. Les chansons de « R.Hide In Plain Site » ne sont pas des tracks de djs. Avec Armand (Van Helden, ndr) ou Sneak, c’est quatre mesures, boom, et c’est tout. Moi je chante dans la tonalité !
Il y a un track sur l’album, « Body Language », où tu passes de la house au r n b au détour d’un break. Ca se fait pas trop…
Je voulais montrer que le r n b et la house sont très proches, mais il faut savoir interpréter ces deux styles d’une certaine manière pour créer ce lien. Il faut être bon en maths : 120 divisé par deux, ça fait 60. Ca veut dire que tu peux jouer les deux ensemble. Ce morceau est aussi conçu pour expliquer aux fans de r n b le délire de la house, avec cette histoire, après le club, tu peux écouter du r n b, quelquechose comme ça. Ce genre d’histoire arrive tout le temps. Ca montre aussi ma flexibilité de production, avec un beat entre R. Kelly et Timbaland.
On a souvent une image très chimique des clubs américains.
Oui, c’est vraiment ça. La drogue, les filles.
Mais ce morceau montre que la musique seule peut aboutir à des résultats semblables, du moins c’est ce qu’on avait compris.
Oui, c’est ça l’idée, j’espère que les gens vont capter. Je l’avais depuis très longtemps, et ça m’a pris un moment pour la concrétiser.
Tu as un statut de légende underground en France, merci à DJ Deep et ses amis.
Ah oui ? Je connais Deep, Gilb R, Dimitri. Deep m’a soutenu depuis longtemps. Tu veux savoir pourquoi je gardais ce profil bas ? J’avais besoin d’observer l’industrie, je n’étais pas confortable avec le business. Il faut savoir ce qui est arrivé à certains des meilleurs artistes de house, comment ils se sont fait niquer. Et je ne parle pas de Tupac, Biggie ou Kurt Cobain, qui avaient accédé à un statut de star et ça s’est mal fini. J’ai fait une sorte de parallèle entre eux et moi. Et j’en ai retenu une chose : si tu vas y aller, il faut être prêt. Laisser le temps aux gens de comprendre qui tu es. Ces gars n’ont pas eu le temps de profiter de leur succès. Je ne veux pas finir comme eux, et je ne pouvais légitimement pas mettre toute ma foi dans l’industrie du disque. C’est une machine qui détruit les meilleurs. Je suis patient, je préfère que les gens me découvrent tranquillement.
Des fondations solides.
Oui. Les labels ne comprenaient pas ma musique : tu es dj ? musicien ? C’était une phase d’apprentissage. Quand je doutais, je faisais de bons morceaux, comme pour dire ‘c’est ça qui se passe ici’.
« Bring U Up » est sorti dans la quasi clandestinité sur ton label Blackmale records, pourquoi affiner le morceau dans ces différentes versions ? Tu avais besoin de l’améliorer ?
Il est sorti deux fois sur Blackmale, maintenant sur l’album mais ce n’est pas exactement la même chose. Si je ne pensais pas l’avoir amélioré, je ne l’aurai pas sorti comme ça. Cette chanson est spéciale : « Bring U Up » est un peu le message ultime de la dance music. Et le fait qu’elle ait un certain retentissement aujourd’hui, ça montre que je savais déjà à l’époque… J’ai construit mon studio, ce qui m’a permis d’enregistrer cette version, entièrement réorchestrée, avec de vrais instruments : batterie, basse, guitare, tout est joué !
« Bring Up Up » a ce côté très jamesbrownesque, c’est un morceau lourd de références.
Les meilleurs grooves ont été signés de Parliament, Funkadelic ou James Brown. Mais il leur manquait l’énergie de la bassdrum, le pied qui soutient tout. Dans « Bring U Up », la rythmique est dans ta face ! Quand tu joues James Brown ou Funkadelic dans un club, c’est bien, mais si tu enchaînes un track techno : ‘boom’, le pied explose tout, sans le groove. Alors « Bring U Up » prend le meilleur des deux.
Parles nous de ta participation à l’album des Daft Punk.
On a collaboré sur deux chansons pour leur nouveau label. On a travaillé ensemble comme si on était un groupe, ils ont joué des parties, et on a écrit ensemble. J’ai joué un peu de guitare, des claviers, et puis j’ai chanté. Ils sont d’excellents musiciens : Thomas peut jouer du clavier, sans aucun beat derrière. C’est bon de trouver des gens capables de jouer un accord, les bases de la musique au sens large. C’est pour ça que je les apprécie tellement.
Sur l’album certains morceaux sont très durs, comme « Floorpiece » par exemple.
C’est votre faute ! Quand je suis venu en France, j’ai vu : ‘pumping’.
Tu sembles tirer beaucoup d’idées de l’observation du dancefloor.
Oui, depuis longtemps. J’allais en club, au Zanzibar, avant d’avoir l’âge de rentrer et je voyais déjà l’effet d’une bonne bassdrum sur les gens, quand tu l’écoutes sur un bon sound system. Ca m’influence énormément. « Bring U Up », les paroles, la musique, c’est le fruit de l’observation.
Et te concentres-tu plutôt sur la partie féminine du public ?
Pour être honnête, non. C’est une combinaison. Quand je regarde la télé, je vois des filles ou des gars qui se concentrent sur leur sex appeal, et ça me saoule (sic ). Si tu vas me le donner, je vais te le rendre, c’est tout.
Mais ta musique est très sexuelle !
Je veux amener de la chaleur dans la musique électronique. Tout le monde comprend les difficultés de relation entre deux personnes, ce sont des questions universelles. Mais ce n’est pas mon truc principal.
Parles nous du New Jersey, où tu es installé.
Je n’aime pas New York, c’est trop d’embrouilles, de complications ! J’aime la nature, parfois le silence, ce qu’on peut retrouver dans le New Jersey. Quand j’ai besoin du chaos, je vais à New York. Aucun être humain ne devrait supporter la pression de New York. Tu ne peux pas t’allumer une cigarette sans que quelqu’un te marche sur le pied.
Et dirais-tu qu’il existe une culture house spécifique au New Jersey ?
Il y en avait une mais c’est terminé. Dans le New Jersey, les gens réagissent à ce qu’ils entendent à la radio. Si un dj joue un truc underground, les gens quittent la piste ! Ca n’a rien à voir avec la période du Zanzibar où Tony Humphries officiait aux platines, et c’était une vraie culture : la façon de danser, la musique, l’apparence. Je m’en souviens, ces choses sont très profondément ancrées en moi, mais je ne pense pas que l’on y reviendra. Qui sait ? Mais je préfère chercher cette culture à travers le monde, pas seulement dans le New Jersey, on vit un truc global.
C’est pourquoi tu sors « R.Hide In Plain Site » sur Glasgow Underground, une structure underground sise à Glasgow en Ecosse ?
Ouais. C’est avec eux que j’avais la meilleure relation. J’ai parlé longtemps avec Virgin, pendant un an. Virgin France. Je savais que ça allait marcher ‘with a little push’ (littéralement ‘si le disque était un peu poussé’, ndr), mais eux voulaient me faire un immense plan marketing. GU m’ont parfaitement compris et me proposaient exactement ce dont j’avais besoin. J’avais réalisé un morceau avec DJ Predator pour leur dernière compil. C’était une progression naturelle, ça glissait tout seul. Avec Virgin, c’était : ‘t’as parlé à l’avocat, faut que je vois avec le chef de produit, on se rappelle’. Entre temps deux semaines s’étaient écoulées. Ils m’ont fatigué. Avec Kevin (Mc Kay, le boss de GU, ndr), les choses étaient plus claires. Nos discussions se concentraient sur la date de la sortie du disque. J’ai besoin de relaxation avant de prendre des décisions.
Prends-tu des ecstasys ?
Tu en sais quelquechose ?
(…)
C’est comme si ça créait un monde dans le monde. Un bonheur chimique, artificiel que quelqu’un a créé, par opposition au fait de chercher auprès d’autres personnes l’énergie pour atteindre cet état de béatitude, c’est ce que ça me fait. J’en utilise parfois dans le studio, quand je suis très avancé dans un track ça me donne un nouvel angle pour approcher la musique. Hendrix prenait du LSD, et il était hors du monde en quelque sorte. L’ecsta, c’est un peu la même chose aujourd’hui.
Tu fais de la musique sous son influence ?
Oui, j’ai produit quelques tracks, mais je ne dirai pas lesquels.
C’est vrai que certains morceaux ont un coté druggy…
Oui, mais ce sont les morceaux plus légers qui ont été composés avec des ecstas. Ce ne sont pas tous les morceaux. Il y a plein de choses qui entrent en compte dans l’inspiration : une conversation avec un ami, une promenade dans la rue, la drogue, la machine que je viens d’acheter.
Comment retranscris-tu les chansons en concert ?
On a une formation avec un batteur, un clavier, un bassiste et je joue de la guitare. On fait « Floorpiece », « Wreck », « Bring U Up », et quelques uns des vieux classiques comme « Ministry Of Love » ou « Let Me Show You Love ». Ca nous a pris un peu de temps de les jouer live, mais avec les synthétiseurs on a quasiment tous les sons. Ce qui me plait vraiment, c’est de jouer avec le public. Les deux gars de Daft Punk m’ont vu à la Fabric de Londres et m’ont dit que j’étais un bon ‘frontman’, le compliment m’a touché. Je n’étais pas frustré de ne pas me produire sur scène, mais c’est vrai que j’ai grandi en faisant des concerts alors j’en avais envie.
Gregory Papin
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