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Brésilien d'origine mais anglais d'adoption, Amon Tobin nous revient avec un quatrième album (en comptant le premier sorti sur Ninebar sous le pseudo de Cujo) que publie Ninja Tune. Décontracté et élégant, l'air juvénile et attentif, ce sympathique personnage nous parle de ce "Supermodified" et de sa façon d'envisager la création musicale lorsque l'instrument maître est le sampler. Laissons-le donc s'exprimer dans les pages de Wsound.
Tu es né au Brésil. Comment en es-tu venu à faire de la musique ?
Je jouais de quelques instruments durant ma prime jeunesse. C'était plus de l'ordre du hobby qu'autre chose. Puis vers 17-18 ans j'ai découvert le sampler et c'est devenu plus sérieux. J'ai pu utiliser les sons dont je rêvais mais que je parvenais pas à obtenir, car je ne dirigeais pas un orchestre. Quelques années plus tard, lorsque je suis venu en Angleterre, j'ai pu faire l'acquisition d'une machine assez conséquente pour l'époque et c'est avec elle que j'ai produit l'album de Cujo "Adventures In Foam". Dès le départ, j'ai préféré ne me servir que de samples. Les machines encore plus perfectionnées que j'ai achetées ensuite m'ont persuadé dans cette voie là. Le label Ninebar se trouvait dans la même rue que Ninja Tune, j'ai donc rencontré Coldcut et Funki Porcini qui aimaient bien ce que je faisais, et j'ai donc signé avec eux.
Ta façon de mélanger différentes sources musicales en un seul morceau donne des résultats souvent curieux, parfois même un peu monstrueux et pervertis. N'es-tu pas quelque peu schizophrène ?
Je ne sais pas, c'est sûr que c'est assez personnel. Je suis surtout intéressé par les extrémités du son, par l'ultrarapide ou l'ultra lent, par le très minimal ou le très chaotique et cela quelque soit le genre où je le puise. J'essaie de produire une musique qui soit mouvementée et dramatique, dans laquelle il se passe le plus de choses possibles et non un simple fond pour accompagner un dîner. Donc, oui, peut-être suis-je un peu schizo... J'aime trafiquer les arrangements de façon à nier le standard couplet/refrain et à briser la trame de base. Je cherche à faire des morceaux qui parviennent à prendre la tangente, qui décollent et ne reviennent pas avant un bon moment (rires)... Il faut toujours éviter la répétition et motiver l'excitation de l'auditeur en le surprenant, en ne le laissant pas deviner ce qui va se passer dans un morceau.
Le fait que tu ne respectes pas les standards te permet-il malgré tout de faire partie d'une certaine scène ou te sens-tu totalement indépendant de toute clique ?
C'est un peu avoir la vue courte que de chercher à faire partie de telle ou telle scène, dans la mesure où la presse et les auditeurs vont t'aduler à un moment puis te descendre un an plus tard... Sachant que personnellement, je ne m'intéresse absolument pas aux tendances et à la hype en général, je ne veux vraiment pas être rattaché à une quelconque scène. C'est mieux de faire ce choix si tu veux faire une musique personnelle. Faire partie d'une scène peut faire de sérieux dégâts. Regarde ce qui s'est passé avec la jungle: au départ, c'était quelque chose de foncièrement libre, sans autres règles que la pure fraîcheur des beats. Puis dès que cette liberté est devenue officielle, explicite et non plus spontanée, les gens se sont mis à imposer des règles très strictes. Soudain, tout ce qui ne respectait pas le format du moment était exclu de la scène. Elle est donc devenue très isolée. Pour en faire partie, il fallait faire un certain type de beats très précis, et cela n'est vraiment pas sain. Tous les morceaux ne sont plus qu'un seul et même beat en 2-step. Les bons maxis de drum'n'bass sont de plus en plus rares. J'aime bien Tech Itch ou T-Power mais ce sont deux producteurs parmi des centaines. C'est une bien faible proportion comparé à ce qu'on pouvait trouver il y a quelques années. J'adore mixer tous ces trucs de 93 ou 94 quand je joue en soirée. Cela a été tellement copié et jamais égalé... Je ne pense pas que ce soit essentiel d'avoir ses disques sur les platines de Bukem ou de Grooverider. Ce que je veux, c'est simplement me servir des choses que j'adore dans le drum'n'bass mais aussi dans le hip-hop, le jazz et les musiques de film et créer ma propre musique à partir de tout cela. Et je pense que dans le meilleur des cas, cela se développera encore au fil des années au point de devenir quelque chose d'achevé. Mais au-delà de cela, ce qu'il y a de génial avec le sampler, c'est que tu peux faire ta propre musique tout en montrant d'où viennent tes idées et tes références. Ce n'est pas une musique qui existe indépendamment des autres, c'est un composite de tout ce que tu as écouté. Donc, même si le matériau de base vient de la jungle ou du hip-hop, en les samplant, on peut dire que je m'en écarte en tant que scènes et en tant que genres bien définis.
En mélangeant allégrement les regsitres et les sons, n'as-tu pas -à long-terme- un peu peur de tomber dans le même piège que Miles Davis au milieu des années 70, c'est-à-dire de faire des morceaux interminables et décousus, sans aucun élément sur lequel se focaliser ?
Je vois ce que tu veux dire. Mais pour éviter ces erreurs, je ne perd pas mon temps à produire des petits bruits, des flic-flacs, des blips... J'essaie de faire en sorte qu'une certaine musicalité domine les arrangements, sans tenir compte du fait que cela soit prévisible ou non. Les mélodies doivent être assez fortes pour attirer la curiosité de l'auditeur, même si elles ne vont dans aucune direction normale. C'est un équilibre plutôt dur à maintenir, car les gens ont besoin d'une certaine répétition pour apprécier le groove, c'est grâce à cela qu'ils répondent à la musique; il faut donc incorporer cet élément et ne pas être trop vaniteux du style "je suis le seul à pouvoir comprendre ce que je fais". C'est ce que j'ai voulu faire sur "Supermodified", mélanger des choses bruyantes à des rythmes répétitifs, faire des morceaux courts comme " Get Your Snack On", bref, garder un bon équilibre entre le groove et la recherche, pour éviter d'avoir un public de types qui se grattent la barbe en m'écoutant.
Luke Vibert a dit qu'il écoutait plein de disques bien nazes dans le but de les sampler et de faire sonner ces échantillons de la façon la plus groovy possible. Est-ce la même chose pour toi et si oui, quels genres de mauvais disques achètes-tu ?
Oui, exactement, j'achète des disques dans lesquels je repère un son, genre un changement d'accord furtif et trop fatal, alors que le reste est pourri. Ensuite je vois comment je peux m'en servir et par bonheur, le plus souvent ça marche. En général, je ne cherche pas trop à me souvenir des sources de mes samples, j'estime que ce serait dangereux pour ma santé (rires). Enfin bon, tu tomberas peut-être un jour sur un morceau où tu entendras un son que j'ai samplé, et là tu pourras dire : "Putain, il s'est servi de ce truc à deux balles!".
Que penses-tu de l'actuelle vogue du drum'n'jazz et des tentatives de mélange live/machines ?
Je trouve que cela peut-être fait avec talent et habileté mais généralement cela tend à être une sorte de pas en arrière. C'est plutôt cool de jouer en live en s'aidant de machines et en ayant un son un peu contemporain, mais pour l'essentiel de la démarche, je trouve que ça ne sert pas à grand chose de refaire ce qui a été fait voilà plusieurs décennies. Ce qui fait que la nouvelle musique est nouvelle, c'est qu'elle est faite d'une manière différente. Faire du son dans sa chambre, diriger un orchestre virtuel avec les machines, ça c'est une nouvelle manière de faire de la musique. On ne devrait donc pas essayer d'être un vrai groupe à nouveau, comme dans le temps... C'est une attitude conservatrice et c'est un peu dommage. Je crois que toute cette vogue trouve sa cause dans les lois du marché : c'est plus facile de vendre un groupe qui joue en live, c'est plus acceptable pour la majorité des gens. La musique électronique ne marche pas en live, elle n'est pas faite pour la performance, il faut l'accepter. Voilà pourquoi cette mode est là actuellement. Cela dit, il ne faut pas la refuser en bloc, il y a vraiment des bonnes choses.
Peux-tu parler de Quadraceptor qui est présent sur le morceau "Precursor" ?
C'est un beatboxer que j'ai rencontré à Montreal. Il est venu me voir pendant une soirée et s'est mis à me faire une démonstration à 2 centimètres de mon oreille, une sorte de drum'n'bass ultra-rapide avec des filtres (haut et bas) et la basse en dessous, tout cela rien qu'avec sa bouche. Ca m'a tué. Je l'ai emmené en studio, je l'ai enregistré et j'ai rapporté les bandes chez moi. C'est une collaboration plus qu'un morceau à moi avec lui en featuring. C'est quelque chose que nous voulions tous les deux faire. Pour le moment, il n'a pas beaucoup d'équipement pour faire du son, il se sert surtout de sa bouche, mais il devrait se mettre à produire bientôt, je l'espère en tous cas. Il a vraiment beaucoup de talent. En live, il est très animé en plus, il fait le MC, il danse, il esquisse des petits gestes : bref, c'est terrible.
Etienne Menu
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