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Slum Village, c’est un crew de rappeurs à part, installés à Detroit, ville peu réputée pour les prouesses microphoniques qu’elle aurait pu engendrer, et dont les premiers faits d’armes furent diffusé clandestinement sous forme de bootlegg. A part parce que chacun des membres rappe et compose, et que dans le paysage sclérosé du rap actuel, ils ont fière allure avec leur dextérité vocale alliée à une précision breakologique assez rare dans le milieu. Les beats sont acérés sur « Fantastic vol II », les samples difficilement grillables, et le Mcing percutant tout en restant pertinent. Pas de lyrics sur les chiennes de vie qu’ils ont aussi menée (le groupe existe depuis une dizaine d’années, depuis les bancs du lycée, fait également rarissime), mais plutôt axés sur des sentiments universels, ce qui ne signifie pas désuets. A l’heure où l’originalité réside plutôt dans la sagesse – c’est essentiel d’être un artiste original au milieu des OGs clonés de l’industrie, dont le message finit de se diluer à force d’être récupéré -, Baatin, T3 et Jay Dee apprennent l’hébreu et se démarquent véritablement du reste du mouvement hip hop, auquel ils appartiennent pourtant pleinement. Le monde est fait de contradictions. Maintenant rassurez vous immédiatement : l’interview qui suit est nettement moins analytique que cette introduction. Baatin répond aux questions, pendant que T3 entame une conversation avec sa petite amie sur un téléphone de la maison de disques.
Pouvez vous faire des présentations rapides (je pensais que T3 allait répondre mais il est déjà installé au téléphone, ndr).
Nous sommes Slum Village, un groupe composé de Jay Dee, Baatin et T3. On s’est rencontré il y a douze ans à la cantine du lycée. Mon frère m’avait dit qu’il y a deux MCs qui déchirent à l’école, alors on s’est rencontré à la maison de T3. On a tous rimé et comme ça l’a fait, on est resté ensemble depuis. 12 ans mon gars, depuis 1988 !
Et comment se fait-il que vous ayez sorti un disque si longtemps après ?
C’est dur à Detroit de percer en tant que musicien. On est entre l’est et l’ouest, et n’importe quel artiste qui explose vient de l’une des deux côtes. Il y a beaucoup d’histoires (‘politics’, ndr) dans les maisons de disques, qui poussent des gens qu’ils connaissent. Ca me rend triste.
Jay Dee est pourtant un producteur influent sur la scène.
Il mixe depuis qu’il a cinq ans, Jay Dee est incroyable. Il fait des remixes, des albums entiers. Tu peux checker l’album de Common. Depuis qu’on se connaît, il fabrique des beats. On est tous producteurs. On partage le package Slum Village.
Est ce que chacun de vous a une spécialité dans la production : l’un s’occupe des rythmiques, un autre des samples : comment ça fonctionne ?
Je dirai qu’on fait tous la même chose mais Jay Dee fait plus de beats que nous, parce qu’il a plein d’idées. Il produit avec plein de gens tout le temps. Et Quand il faut taper un freestyle, c’est T3 qui s’y colle, Jay Dee et moi on est moins bons sur ce terrain. Quand il s’agit de faire le spectacle, c’est plutôt mon role. On est tous capable de performer sur scène, mais je serai le showman, celui qui administre l’énergie à la salle. On est complémentaires.
Du coup, vous attachez beaucoup d’importance au son ?
C’est essentiel. Quand on sample un disque, c’est parfois les mêmes disques de soul que les autres mais on redécoupe l’échantillon pour que ça sonne différent. Je fais attention à tout : le hi hat, le kick. Ca peut sembler technique mais quand tu écoutes de près les rythmes peuvent vraiment t’emmener avec eux. On va plus loin que les originateurs du hip hop, par respect pour eux. Ajouter ce qu’il manque au beat. Mais plein de gens ne l’entendent pas.
Parlez-nous du fameux bootleg.
Même à Paris ? Putain (il a l’air franchement étonné, ndr). Je vais te raconter toute l’histoire. On a sorti nous mêmes quelques white labels de « Fantastic vol I », et on les a fait tourner à Detroit et au Japon. De là, c’est parti en Angleterre, au Canada, à Cuba même ! Ca a créé un petit buzz. On a été signé sur une maison de disques, et on a enregistré le vol II. Et pour une raison encore inconnue, quelqu’un s’est mis à sortir une vingtaine de bootlegs différents de presque tout l’album.
Quel était votre plan au départ : ce n’était qu’une street tape ?
Quand on a fait notre bootleg, il s’agissait de deux chansons. Et tout le vol II était à vendre sur internet, 45 dollars !
Comment a réagi votre label ?
On a pas de problèmes avec Barak. C’est avec A & M que ça s’est mal passé, même jusqu’à maintenant. Ils n’arrêtaient pas de reculer la date de sortie. Maintenant on est sur Interscope : il y a 200 groupes signés sur leur catalogue. Je te laisse deviner quand ils vont sortir notre disque, parce que je n’en ai plus la moindre idée. L’année est déjà remplie avec quatre ou cinq gros noms. On est beaucoup plus à notre aise sur un indépendant, qui travaille vraiment notre disque, qui nous supporte. On a trouvé ce dont on a besoin. On est confortable, parce que le disque leur tient à cœur.
Si on qualifie votre style de laidback, ça vous convient ?
Ouais, c’est cool. Le vol I est plus dur. Quelques morceaux de cet album ont d’ailleurs été rajoutés à la fin du vol II. Des morceaux faits il y a quatre ans. Le vol II a deux ans. On voulait le sortir parce que « Fantastic » est une période importante pour le groupe. Mais on est déjà ailleurs.
Vous souciez vous d’avoir une empreinte originale ?
Bien sur, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle plus rien ne sera jamais comme avant (sic).
Vous avez l’air d’avoir une bonne idée.
Ouais, mais tu comprends que je n’en parle pas. Peut être que les gens pourront entendre quelques nouveaux morceaux lors de notre tournée européenne en mai. On aura un studio dans le bus. Peut être qu’on l’enregistra même dans le bus ! Jay Dee n’utilse pas des platines en concert, il monte sur scène avec deux MPCs (des machines pour faire du son, ndr). Parfois on invente des chansons sur scène. Ce qui est sur, c’est qu’on veut le faire vite. Il sera prêt à sortir l’année prochaine, on va plus galérer comme avant.
Quels sont vos thèmes favoris ?
Je t’en parlai toute à l’heure, mais on a pas fouillé profondément le sujet. « Fantastic » était une phase pendant laquelle on voulait exprimer des émotions, des émotions que n’importe quel être humain peut ressentir. Je vais te les énumérer : dans « Jealousy », on parle de tous les gens envieux qui n’aident pas les autres pour garder leur fauteuil. « I Don’t Know » raconte une situation entre une fille et un gars, la patience qui te fait rester des mois avec quelqu’un qui ne t’attire que des embrouilles, ça m’est arrivé. « Playas » parle des gens qui veulent devenir des players.
Vous considérez vous comme des player haters ?
Non. On parle des players comme des player haters. Ca revient au même. Nous on fait notre truc. On est pas à New York, on s’en fout. Je connais des vrais players. Mon oncle par exemple, et je dis qu’ils ne lui arrivent pas à la cheville. Je te dis ça sérieusement. On dit la vérité.
Gregory Papin
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