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Chronique de "Organique"

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 Zend Avesta
 
"C'est beaucoup plus appréciable de toucher un large public que de satisfaire les questionnements des trainspotters."
   

Certes la musique de Zend Avesta n’est plus du tout-électronique. De son vrai nom Arnaud Rebotini, le gaillard a pourtant réalisé quelques maxis plus ou moins marquants (sous le nom de code Sartrouville notamment, Avalanche, ou Black Strobe avec Ivan Smagghe) mais nettement plus timorés que cet album signé Zend Avesta, « Organique » qui sort chez Artefact, dont les références se retrouvent plutôt du coté des musiques ‘intellectuelles’, comme la musique classique du début du siècle, ou des musiques qu’il est le seul à aimer sincèrement (on pense à ACDC). Porté sur la provocation, un peu amer par rapport aux espoirs qu’il nourrissait dans la révolution électronique, derrière le comptoir de Rough Trade où il voyait défiler tant de productions éphémères, Zend a peut être produit ce disque comme une réaction. Mais malgré l’aspect un peu brut de cet album, ne vous y trompez pas : sa musique n’a jamais donné le sentiment d’être aussi achevée.
 
Pourquoi avoir intitulé ton album "Organique" ? Que signifie ce mot pour toi?
Je pensais l'autre jour que c'était un peu affligeant d'appeler son album comme ça. Mais je trouve que c'est un terme qui représente quelque chose de vivant et choquant à la fois. Quand on extrait un organe d'un corps, cela a un côté effrayant, un peu crade. En même temps, le titre exprime une volonté de faire une musique vivante, idée que la musique électronique a pervertie. C'est pour ça que c'est quelque peu lamentable d'avoir appelé mon disque comme ça. Quand on me dit que je travaille avec des "vrais" musiciens, c'est comme si on me parlait des yaourts avec des "vrais morceaux de fruits dedans". En fait c'est naturel de faire de la musique avec des vrais musiciens. Ca fait 4000 ou 5000 ans que c'est comme ça, alors que les premières oeuvres sans musiciens remontent en gros à 1950 avec le GRM. C'est très étrange de voir que l'importance de la scène électronique pousse les gens à oublier ce qui est arrivé avant. Je pense que l'électronique a ses limites et qu'il ne faut donc pas occulter le passé. En plus, on a tendance à croire au "tout-électronique" actuellement, alors qu'il y a de la vraie musique électronique et de la fausse. La vraie, c'est le drum'n'bass avec des synthés, la techno, l'electro... A l'opposé, Dj Shadow et tout le trip-hop en général n'ont strictement rien d'électronique, ils ne font que coller des samples de vieux morceaux bout à bout -et ça peut être très bien d'ailleurs. Je trouve que Shadow n'est pas plus électronique que moi. Lui il arrange et séquence les sons, moi je les écris, les enregistre et les mixe, mais c'est la seule différence.

Mais c'est quand même une grosse différence sachant que tu enregistres des sessions de musiciens que tu diriges toi-même.
Oui, mais ensuite je peux très bien modifier les sons avec mon sampleur que j'ai comme Shadow peut le faire. C'est notamment ce que tu retrouves sur le dernier morceau du disque : Vincent Artaud, qui a arrangé les cordes, a composé une partie qu'il m'a filé et je l'ai retravaillée à ma sauce, avec des filtres et tout ça. Par contre, c'est vrai que je contrôlais déjà l'interprétation initiale en studio, j'intervenais quand je le voulais. C'est un peu aller au bout du sample. Et de toute façon, la musique s'est toujours faite comme ça, le chef d'orchestre dirige ses musiciens pour pouvoir obtenir ce qu'il veut précisément.

Tu as une formation classique?
Non, pas au sens strict du terme. J'ai quelques notions d'harmonie mais je galère pour lire une partition. Heureusement, j'ai été aidé par mon ordinateur. C'est comme pour faire une rythmique house ou jungle : tu places ton truc plus que tu ne le joues vraiment. J'ai donc fait pareil, mais avec des notes. Ca paraît assez incroyable, mais c'est très simple en fait. Il suffit de remplacer les sons synthétiques par les enregistrements de sessions. Puisque auparavant j'utilisais des faux sons de cordes, je me suis dit "autant en prendre des vrais". C'est quand même mieux qu'une banque de sons anonymes.

Pourquoi un tel mélange des genres sur "Organique"?
J'avais deux idées au départ. D'abord, je considère qu'il n'y a pas de barrières musicales. La musique, c'est des notes, point final. D'autre part, je me suis intéressé à la notion d'objets sonores développée par Stockhausen. On utilise différentes unités de sons que l'on assemble en une masse complète et finie. Je me suis donc demandé quelles émotions je voudrais déclencher avec le son et ce n'est qu'ensuite que je détermine quel(s) genre(s) je vais choisir pour cela. Sachant que la plupart des chapelles musicales n'expriment qu'une ou deux émotions, j'ai voulu sortir de ces limites en confrontant différents genres, pour avoir une palette plus large d'ambiances. En même temps, si tu fais un album, tu as besoin d'avoir une couleur bien marquée, c'est pas une compilation ou un mix. Donc la difficulté résidait plus dans l'homogénéité du mélange que dans les morceaux pris séparément. C'était un travail sur le langage musical en général, davantage que sur un style en particulier. Il y a tellement de tabous dans la musique de club que je voulais un peu en sortir. Ca m'a stimulé de me lancer dans ce projet parce qu'il était à la fois contraignant et créatif, au sens où en respectant certaines contraintes, je pouvais arriver à faire des choses beaucoup plus libres. J'ai donc essayé de structurer l'album comme une symphonie : le premier titre expose les différents thèmes qui seront développés ensuite. Il évoque les climats à suivre. C'est une introduction, une entrée en matière.

Pourquoi Bashung?
Déjà, il est sur Barclay. Mais surtout, je cherchais un guest français crédible et qui fasse des trucs bien, et il y en a pas des tonnes. En plus, je voulais donner à l'album une couleur française, de façon à défendre une certaine idée de notre culture. C'est important pour moi de parler de ça, car on a tendance à passer pour un gros nationaliste dès qu'on affirme aimer ce pays. Alors qu'en fait, la France est basée sur la tolérance, l'ouverture d'esprit et le mélange des cultures. Ca n'a rien à voir avec le Front National.

Barclay t'a donné carte blanche pour les choix artistiques?
Barclay ne fait que licencier Artefact et ils n'ont pas leur mot à dire. Cela étant dit, après "Queen of Siam", j'avais envie de m'adresser à une audience dépassant les deux trois spécialistes du genre. Je voulais qu'on puisse écouter mes morceaux à deux niveaux, comme dans un bon roman : une écoute facile, pop, accrocheuse et une autre qui fasse des sortes de recherches autour de la première et qui n'aille donc pas contre cette accessibilité. Tu fais un album, t'as pas envie d'en vendre trois. C'est beaucoup plus appréciable de toucher un large public que de satisfaire les questionnements des trainspotters. Quand tu fais de la musique, tu parles à des gens et il faut donc s'intéresser à ceux auxquels tu veux t'adresser. Il faut bien se rendre compte qu'après tout, quand on ne fait ni du classique, ni du jazz, ni du traditionnel, on fait de la variété. D'accord, il y a des nuances, mais la variété englobe tout le reste je crois.

Cette évolution de ton style, avec des voix, des morceaux structurés rigoureusement, comment l'expliques-tu?
Je pense que c'est le fait de faire un album plutôt qu'un autre maxi. C'est nettement plus conséquent, ce n'est pas un simple exercice ou un essai. J'avais envie de me creuser la tête au lieu de faire du sous-Peshay ou du sous-Vadim. Avant, j'apprenais à faire marcher mon sampler, j'expérimentais, je jouais. C'est à partir d'un morceau qui était sur "French Fried Funk 2" que j'ai commencé à chercher vers d'autres domaines, à aborder la chose avec plus de maîtrise. Je trouve mes premiers maxis pas vraiment aboutis, même si j'en suis assez fier. Mais je me demandais à qui je m'adressais.

Tu écoutes beaucoup de musique classique et contemporaine, on le sent à l'écoute du disque. Selon toi, la techno est-elle héritière des innovations réalisées depuis la fin du XIX° siècle par Debussy, Schoënberg ou Stockhausen?
Je ne pense pas que des gens comme Schoënberg, Berg ou Webern influencent directement la musique de club ni même la scène expérimentale actuelle. Les vraies influences sont plus à chercher outre-Atlantique chez Philip Glass, Terry Riley ou Steve Reich ou même en France avec le GRM. Le dodécaphonisme a eu un impact bien plus important sur le free-jazz, Ornette Coleman le remercie sur un de ses albums. C'est frappant de noter les similitudes entre ces deux mouvements : tous les deux s'attachent à jouer douze notes dans le sens de leur choix, parfois même au hasard. Au contraire, la notion de liberté en électronique est aujourd'hui assez limitée, enfermée, bien qu'il y ait plein de contre-exemples.

Justement, tes lacunes en solfège t'ont peut-être permis d'être plus libre dans ton travail de composition et de production?
C'est vrai que les musiciens avec lesquels j'ai enregistré me disaient que ce que je composais ne devraient normalement pas "sonner", même s'ils jouent Schoënberg sur le bout des doigts. Disons que mon manque de connaissances me pousse plutôt à m'inspirer de leur démarche ou de certaines sonorités mais je ne saurais pas vraiment reproduire ce qu'ils font, je suis assez détaché de ces influences en fait. J'écoute beaucoup Schoënberg ou Bartok, mais je suis totalement incapable de composer comme eux. C'est donc plus leur attitude ou celle d'un Debussy qui m'intéresse. Debussy, c'était une sorte de punk à son époque. Il avait une plume incroyable et s'en servait pour gueuler contre Wagner qui était alors considéré comme un dieu. "Prélude à l'après-midi d'un faune", on peut clairement dire que c'est la première oeuvre de musique contemporaine, en 1894. C'est un mec qui se posait contre ce qu'on lui proposait et ce qu'on lui disait. Ses profs ne le supportaient pas et finissaient souvent par le virer des salles de cours. Pourtant, une oeuvre pour piano comme "Brouillards" est super complexe et audacieuse. Il réussit à faire sonner ensemble des éléments normalement dissonants grâce aux effets de timbres engendrés par la polytonalité. Et c'est lui, je pense, qui a inventé le jazz. Tous les jazzmen se réclament de lui et de Ravel. Dans une sonate pour violoncelle, on jurerait par moments entendre une contrebasse jazz. Et Ravel a intitulé un mouvement de sonate "Blues", inspiré par les gospels. En fait, c'est dans le classique qu'ont été inventées toutes les autres musiques. C'est peut-être pour cela que je m'y intéresse et que cela m'influence.

Et n'est-ce pas aussi une manière de réagir contre la standardisation actuelle des musiques électroniques?
C'est vrai qu'en bossant à Rough Trade je me suis retrouvé vraiment blasé à la fin, à force d'écouter tous les jours plein de disques assez identiques. Ce manque d'écriture finit par vraiment de faire chier. J'ai bien aimé Blackalicious et j'écoute aussi les gros trucs expérimentaux comme Aphex Twin ou Autechre. Mais le côté "groove et funky" de la musique de club finit vraiment par trop me saoûler. Il y en a trop. Moi, je suis pas black, je suis blanc et français, je vais donc pas faire la musique des Noirs-Américains. Et ils la font beaucoup mieux que nous en plus.

Mais plus généralement, ne crois-tu pas que cette pauvreté d'invention est inhérente à toutes les musiques fonctionnelles?
Oui. La musique de film, je trouve ça super chiant. Bernard Hermann, tu lui enlèves Debussy et Stravinski, il reste plus grand chose. La musique de ballet, c'est pareil. Les djs, c'est pareil, ils se soucient pas de la musique, ils veulent faire danser les gens. Et le formattage est de plus en plus important : les gens veulent leur break ici et pas autre part, leur basse là... C'est particulièrement dommage dans la jungle qui est devenue super standardisée alors que c'était un truc vachement libre et ouvert au début. Quand tu écoutes les premiers Bukem, faut se lever tôt pour les mixer correctement.

Tu vis maintenant à Royan, en Vendée. Pourquoi?
J'ai rencontré une fille qui y habitait et elle allait devenir ma femme, donc je me suis dit que ce serait plus simple que l'on vive ensemble plutôt qu'à 500 km de distance. J'y suis officiellement allé pour faire l'album, avant que nous nous marrions, mais je me doutais que n'allais pas repartir. Et puis j'en avais un peu marre de Paris, je voulais me retirer de la pression et de l'effervescence qui y règne.

Des projets?
Un disque de musique contemporaine avec Vincent Artaud qui lui sait composer. Ce serait sous forme de concerto avec un ensemble de chambre et des machines, peut-être même un autre projet avec un orchestre de jazz en plus, vu que c'est le milieu d'où vient Vincent. Il faut quand même qu'on se bride un peu au niveau du côté arythmique, pour pas faire trop peur à le maison de disques. Sinon je fais toujours Black Strobe avec Ivan Smagghe sur mon label Back on Black et on fait des trucs assez dark à la Cabaret Voltaire, sans prétention, c'est moins sérieux que ce que j'ai fait avec l'album.

Etienne Menu


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