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Matthew Herbert a débuté sa carrière comme illustrateur sonore au théâtre. Il compose en ce moment les bandes originales des prochains films de Bianca Li, Larry Clarke, après avoir terminé celle du très british « Human Trafic ». Ensuite il se concentrera sur un projet de jazz réorchestré, à la manière de Cinematic Orchestra ou Joakim Lone Octet, et pour lequel il admet « avoir écrit cinq pièces, en six mois chacun ». Une petite anecdote permet de situer ce personnage hors normes, qui n’en finit plus de courir. Lors de son récent passage à Beaubourg, il découvre que la mémoire de son sampler est vide : il faut donc oublier ce qui était prévu. De nombreux musiciens auraient annulé leur spectacle dans de telles conditions. Certainement pas le Doctor Rockit, pour qui ce type d’accidents du travail ne fait que décupler l’imagination débridée. Devant un public médusé, il demande à des volontaires l’autorisation d’enregistrer des bruits de clefs, de chaussures, de voix, de monnaie : au bout de quelques secondes les fréquences remodelées sont détournées de leur usage pour sonner comme un charley, une ligne de basse, un kick, une caisse claire. Il ne lui en faut pas plus pour construire un track house on ne peut plus organique, taillé spontanément dans les bruits de la foule. Deux jours (et un set techno traversé de bombes soul au Batofar) plus tard, Matthew se mettait à table lors d’une conférence de presse au Café de Flore, à laquelle nous étions – bien entendu – conviés. Compte rendu intégral (et donc un peu décousu).
Tu as composé un morceau somptueux pour le défilé Yves St Laurent, le merveilleux « Café de Flore », refusé par le couturier. Et tu l’as joué samedi au Batofar dans une ambiance légèrement différente. Où préfères-tu le jouer ?
Quand tu composes de la musique pour un défilé, il te faut un début, que quelquechose se passe au milieu, et tu ne peux pas faire de fin puisque tu ne sais pas quand ça va se terminer, donc en fait le morceau dure vingt minutes. D’ailleurs sur la version de l’album, le thème repart au moment où commence le fade. J’aime ce genre de contraintes qui te guide un peu dans la composition.
Quand tu travailles avec un styliste, est-ce que c’est une collaboration rapprochée ?
Oui, au téléphone ! Ils me parlent en deux heures de ce qu’ils veulent faire, et c’est à moi de réfléchir à comment l’illustrer musicalement. J’en ai fait six au cours de ma carrière, je dois admettre que j’ai du toucher juste la moitié des fois. Mon préféré reste le défilé de Gaspard Yurkevitch au Printemps, parce qu’il racontait vraiment une histoire. J’ai enregistré des sons dans les escaliers, l’ascenseur, à l’étage où tout devait se dérouler. La musique retraçait l’arrivée des spectateurs, leur itinéraire dans le magasin.
Et participes-tu à des installations d’art contemporain ?
Oui, j’en garde un souvenir difficile d’ailleurs. C’était quelque chose pour le musée de sciences naturelles de Londres : il fallait être excitant, pédagogique, interactif, utiliser de la haute technologie et en plus plaire aux enfants ! Et puis autre chose pour un photographe qui faisait une exposition à Londres.
Avec quel artiste voudrais-tu travailler en particulier ?
J’ai mauvaise mémoire des noms parce que je voyage toutes les semaines, mais il y a une photographe dont le travail m’a beaucoup frappé. Elle réalise des photos à l’intérieur de son corps avec un équipement médical très perfectionné. Je voudrais enregistrer des sons à l’intérieur du corps humain, écouter comment ils sonnent de l’intérieur. Ca ramènerait certainement à des choses entendues à l’état fœtal, des choses certainement incroyables.
Tu as fait pas mal de remixes pour des Français, notamment des musiciens assez minimalistes comme Mr Oizo ou Ark. Que penses-tu de leur travail ?
J’aime beaucoup la techno minimale. Je cherche toujours une idée originale en matière de musique, et ça ne me dérange pas si cette idée est seule dans le morceau. Et j’ai entendu ça chez Ark, ou Mr Oizo, qui est pour moi le musicien le plus excitant dans la club music en ce moment, sa façon de faire des choses très efficaces avec très peu d’éléments, des vieilles machines. Je vois des similitudes, mais je n’aime pas me comparer à d’autres.
Lors de la promo de ton précédent album, « Around The House », tu parlais de ton intention d’écrire la pop song ultime. Où en es-tu ?
J’ai dit pop song ultime, ou chanson ultime ? Plutôt chanson je crois. Il faut toujours poursuivre cette ambition, créer de la musique stimulante et forte sur le plan émotionnel. Je ne pense pas y être parvenu. Mais chaque année, cette ambition change.
Et alors quel est ton prochain but ?
Je suis dans de la musique assez inaccessible, une sorte d’imbroglio sonore qui part dans plein de directions différentes, mais dont un élément, rythmique ou mélodique, continue d’accrocher l’oreille. On verra ce que ça donnera.
Quel est l’adjectif qui ne convient pas à ta musique ?
Nouveau. Ou marketable, comme si on avait inventé la musique pour vendre quelquechose ou pour aider quelquechose à se vendre, au lieu de simplement créer.
Comment décrirais-tu ta musique à quelqu’un qui ne la connaît pas ?
(rires) C’est une bonne question, difficile. Je dirais électro accoustique., ou Jacques Cousteau-lectrique.
Quand dors-tu ?
Dans les avions. C’est bien de voyager, il y a plein de choses qui m’influencent. J’étais en Suède cette semaine, et j’ai joué dans un bar au plafond incroyablement haut, avec des sculptures très étranges. J’adore la France aussi. Sur l’album, il y a plein d’enregistrements d’ambiances, de conversations avec des amis d’un bout à l’autre du globe. C’est pour ça que le sampler est l’instrument le plus excitant de ces vingt dernières années. Tu peux capturer des tranches de vie. Par exemple, je pourrais enregistrer des sons venant de toi, de ton endroit préféré, de ton objet préféré, et on pourrait en faire vingt albums. Ces sons-là ont une signification, une histoire.
Samedi (à Beaubourg, ndr), j’ai été nerveux comme presque jamais parce que j’avais perdu tous les sons que je comptais utiliser. Il a fallu que je me débrouille. Certaines fréquences correspondent à d’autres, et je cherche les hautes fréquences en particulier, des sons métalliques, et il fallait voir ce que les gens ont dans la poche, des clefs, de la monnaie. J’ai pensé demander à quelqu’un de baisser son pantalon, mais c’était peut être un peu trop. J’avais besoin de trouver des sons. Mais c’est vrai qu’il y a des correspondances entre fréquences qui sont devenues pour moi quasiment automatiques. Je cherche toujours à formater des sons générés naturellement à ce que les gens comprennent comme étant de la musique. Ce n’était pas vraiment un show de Doctor Rockit, c’était juste moi en train de faire un truc.
Qu’entends-tu par musique accidentelle ?
Un son qui n’arrive qu’une fois est accidentel. Seule une machine peut reproduire un son à l’identique, le sampler permet d’utiliser un son accidentel et d’y donner un sens. Le projet Wishmountain s’est fait autour de cette idée : récolter des sons sans faire exprès, et leur trouver un usage. La vie est accidentelle en général, il y a un débat entre ce qui était avant la naissance et ce que la vie t’apporte par la suite. Et c’est un accident que je fasse de la musique.
Enfin, tu restes imprévisible dans le sens où ceux qui ont écouté le premier album de Rockit, « The Music Of Sound », ne pouvaient pas décemment attendre un tel second album ?
Oui, sauf que je ne fais pas ma musique par rapport à ce que les gens attendent, juste pour moi et mes amis. C’est évident que cet album aura du mal à faire l’unanimité, les morceaux sont très différents. Mais je m’en fous, je ne changerais rien, je l’ai fait en étant intègre. Les grosses maisons de disques ne comprendraient pas qu’en faisant un tel disque, je n’en vende que 500. Mais je préfère vendre 500 disques et en être très fier, qu’en vendre dix millions, en ne sachant plus où me mettre.
Qu’est ce que tu crois que les gens attendent de frais en matière de musique cette année ?
Je crois que les gens devraient vraiment attendre des musiciens qu’ils se donnent plus de mal. C’est très humain de vouloir écouter quelque chose de familier. Je travaillais autrefois dans un magasin de fringues d’occasion, et c’est très amusant de constater à quel point les mêmes vêtements reviennent à quinze ans d’intervalle, seulement moins bien conçus la deuxième fois. On peut faire un parallèle avec la musique. Et puis il y a un autre phénomène que j’ai remarqué : les gens font de plus en plus de la musique pour l’argent, et ça donne de la musique de merde. J’aimerais entendre des choses plus fraîches, quelque soit le style, d’où que ça vienne.
Utilises-tu des machines ou uniquement ton sampler pour produire des tracks ?
J’utilises un peu d’équipement, surtout des synthétiseurs, en plus du sampler, qui est l’organe principal de mon studio. On est arrivé à une période très intéressante dans l’histoire de la musique. Ce sont toujours les instruments qui ont poussé les compositeurs à envisager de nouvelles directions, concrétisées avec ces instruments. Par exemple avec la trompette on peut jouer des notes à l’envers. En ce moment, la musique se définit par rapport à la technologie. Et ce qui est disponible sur le marché doit être mille fois supérieur à ce que j’utilise. Ca m’a pris dix ans pour bien connaître mes machines. C’est pour ça que pour revenir à une question précédente, je pense qu’il faudra encore attendre quinze ans avant de voir ce que sera le futur de la musique, le temps de maîtriser l’équipement qui existe déjà. Et ça pose d’autres questions comme la distribution des richesses, mais bon c’est un autre sujet.
Tu as écrit une chanson qui s’appelle « Hymnformation » sur ton album. De quoi parle-t-elle ?
C’est une chanson sur le génocide, c’est un mot dont on entend beaucoup parler en Yougoslavie, au Rwanda, en Irak. On ne parle pas à la télévision des bombardements quotidiens en Irak, ou que des compagnies américaines leur vendent des armes qu’ils peuvent utiliser contre nous. Mais comment en parler dans un track électronique abstrait ? Je me suis dit que le format d’une chanson pompeuse, presque une marche militaire, pourrait mieux convenir. Je ne pense pas que ce soit de la musique subversive, ça ne va pas amener les gens à descendre dans la rue et demander des comptes aux gouvernements, mais je voulais juste dire que je ne veux pas que les taxes que je paye sur les ventes de mes disques partent à l’Etat pour zigouiller des gens de manière à ce que les voitures coutent moins cher. Je crois que les gens se sentiraient plus impliqués s’ils savaient ce qui se passe réellement. Il y a trop de choses pour te distraire, te faire oublier que t’as un job merdique sous payé, et la musique en fait partie.
Tu as d’ailleurs comme principe de ne jamais prendre de publicité dans les magazines spécialisés…
Mon problème vis à vis de la culture récréative en général, c’est que le système n’est pas basé sur la méritocratie, qui signifie que si un disque est bon les gens vont l’acheter, mais c’est plus une question de visibilité. Les exemples sont rares de musiques fabuleuses qui ont connu un retentissement au moment de leur sortie. Je ne veux pas qu’un gars qui achète de la musique en fonction de la publicité vienne prendre mon disque. Le marketing crée une distorsion du marché de la musique, mais je dis ça au milieu d’une conférence de presse, ce qui me fait assez honte ! (rires plus cri)
Pourquoi ne pas avoir appelé ton label Life ? (Matthew a maintenant trois labels : Lifelike pour Doctor Rockit, Soundslike pour Herbert et Accident pour Radio Boy, ndr)
J’ai lu beaucoup de livres de John Cage ces derniers temps, et j’aime l’idée que je ne présente pas la réalité dans ma musique, mais une version de la réalité.
Gregory Papin
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