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Chronique de "Tourist"

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 Saint Germain
 
"Quand je sors je suis un vrai touriste"
   

C’est presque son métier. Ludovic Navarre aka St Germain s’est toujours plu à arriver le premier : à l’heure où cinquante maxis techno/house étaient produits à Paris, il en avait réalisé une bonne moitié (Sub System, Deep Side, Soofle, Modus Vivendi, D.S., LN’s ou Nuages), et on exagère à peine. Alors que seuls quelques Américains se permettaient d’inclure des samples organiques à leur mixture house, il invite des musiciens à jammer live à ses côtés, ce qui constituait une véritable prise de risque, et non des moindres. Cinq ans après le séisme artistique provoqué par l’extravagance de « Boulevard », le « banlieusard taciturne » (dixit la feuille de presse) est de retour avec « Tourist », un disque à la sensibilité exacerbée, qui lui ressemble. Certes « Tourist » est moins révolutionnaire que son prédécesseur long format, il n’en reste pas moins que cet album va faire jaser : M.Navarre a en effet concocté la bande son idéale pour laisser filer les doigts de ses invités sur leurs instruments. Dans le cadre désormais classique de la multitude de styles qui se croisent et se décroisent, faites confiance à St Germain pour y injecter de son âme, un peu de son blues. En musique comme en bien d’autres domaines, la sincérité fait la différence.
 
Tu souhaitais renoncer à la musique pendant une période. Est-ce que tu considérais qu’en tant que blanc, tu n’étais pas autorisé de faire de la musique noire ?
C’est pas ça. En tant que blanc, on n’était pas considéré tout court. Je voulais arrêter parce que j’en avais marre de cette scène techno, d’une vitesse un peu imposée, même si elle ne l’était pas. Il y avait plein de contraintes pour, en gros, taper dans le mille : des bpms à respecter, des sonorités dont on ne peut pas trop s’éloigner. Je trouvais qu’il y avait un manque de créativité dans le milieu, et que c’était difficile de faire autre chose. On était tombé dans les grosses scènes rave, les djs qui devenaient des stars. C’était le début du business qui existe actuellement. Faut se souvenir que les Français n’étaient pas appréciés à l’époque. Si dans un magasin, il y avait un arrivage de quinze disques, tu pouvais être sur que les deux disques français allaient être au bout de la pile. On n’était pas reconnu, alors ça m’a un peu saoulé.

Ta musique ne se prête pas forcément au côté éphémère de la musique électronique.
C’était le bon format pour la musique que je faisais. Il n’y avait pas de productions, pas de médias, rien pour diffuser sa musique. Et puis le train train commençait à s’installer. Les premiers morceaux électroniques sont indémodables, parce qu’il y avait des choses incroyables dans les sons, le rythme, les idées. Après on s’est appliqué à refaire les mêmes recettes, parfois les mêmes séquences étaient reprises cinq fois. J’attendais autre chose de la musique, alors ça m’a un peu énervé. Je pensais que « Boulevard » ne marcherait pas, parce que ce n’était pas de la house vraiment dansante, ce n’était pas de la hardhouse de club. J’ai songé à arrêter la musique parce que c’était pas spécialement rentable.

Quand tu as monté le projet St Germain, ça devait sembler antinomique de faire jouer des musiciens sur de la musique programmée.
Ce qui pourrait séparer St Germain des autres mélanges accoustique/électronique, c’est que les musiciens qui jouent avec moi sont à des années lumière de cette scène. Ils savent pas faire marcher un sampler, et ont ce côté naïf par rapport à cette musique. Leur trip live, improvisation, avec des structures « dj », je sais pas trop comment expliquer, mais c’est mettre ensemble deux sensibilités différentes. J’ai été le premier, je le dis sans m’en vanter. Pour faire jouer un musicien avec toi sur cette musique-là, c’était presque mission impossible. C’était rejeté, ils y étaient allergiques.

Alors comment les as-tu approché et convaincu ?
La house était plus représentée par la variété à la télé. Pour les musiciens, Dance Machine c’était la house, et techno c’était la musique de rave. Personne ne connaissait la vraie house. Alors quand ils ont entendu ma musique, il a fallu expliquer des choses, faire écouter des disques américains, différents, et ils ont commencé à changer d’avis.

Nouvelle étape avec « Tourist » : tu fais encore plus appel à eux. Quel est ton role parmi les instrumentistes ?
En général, ce ne sont pas des chorus intégrés tel quel dans les morceaux. Je réalise d’abord une base, en samplant quelque chose et en le maquillant un peu, et ils font leur session par dessus, et après je me débrouille avec leurs prises. Parfois je mets des suites intégrales, mais qui dépassent rarement les trente secondes. Je leur dis avant dans quel ton j’aimerais qu’ils jouent, mais je ne suis pas trop directif. Leur expliquer, c’est difficile, parce qu’ils ont des trucs de musiciens que je ne capte pas tout le temps, des hésitations. Moi je peux jouer des accords simples, mais rien de plus. Parfois je les incite à jouer dans des gammes qui leur semblent impossibles à faire pour des raisons de solfège, mais qui sonnent quand même, alors on le fait. J’essaye de ne pas les imposer, parce que je ne maîtrise pas tout, mais c’est pas toujours évident. Ca les oblige à aller au delà de ce qu’ils pensent être jouable, c’est d’ailleurs ce qui les branche dans le projet. Ensuite je fais la structure définitive, selon ce qu’ils ont joué, on enlève, on remet.

On sent vraiment ta patte dans la production, et ce qui varie ce serait plutôt la couleur de chaque musicien. C’est volontaire ?
Ca doit être mon style, j’aime entendre les sons comme ça.

Il y a aussi des influences comme le blues qui ne sont pas très communes dans les musiques électroniques. Que réponds-tu aux gens qui pensent que c’est intouchable ?
Je pense que c’est plus intouchable par les musiciens, ça les emmerde parce que, pour eux, ce serait inintéressant et trop facile. Je demande à tous les musiciens de jouer blues, à part la phrase bateau, ils en savent rien, après ça bloque. La flûte est blues, ça me plait.

On en revient à la musique noire et la musique blanche. Qu’est ce qui fait la différence ?
Ca s’entend. Tu peux te tromper, mais à 90 % je peux dire si c’est un blanc ou un noir. C’est une question de sons utilisés, et même de dosage dans les mixes. Ca m’a toujours frappé. Ils ont un truc, un feeling, un jeu rythmique : c’est pas blanc.

Et dans les premiers disques électroniques que tu as entendu, est-ce que c’est ce qui t’a frappé ?
Ouais. Le premier disque électronique que j’ai acheté date de 84, c’était house, comme on peut l’entendre maintenant, Colonel Abrahams, une voix funk un peu dans le même timbre que Michael Watford, mais différent du funk traditionnel, house. Et après c’était la techno, avec un jeu funky notamment sur les petits synthés. Et le rythme biensur.

Et maintenant tu signes sur Blue Note Etats Unis. Te sens-tu en position d’ambassadeur des musiques électroniques ?
C’est impressionant. Le catalogue du label, et puis les choix artistiques qu’ils ont fait, il y a bien longtemps, à une époque très dure pour les noirs. Au début j’y croyais pas et je me demande même si c’est mérité. Je leur fais confiance, ça me fait bizarre. C’est tellement en dehors de ce qu’ils ont fait, et en même temps c’est une sorte de continuité, jazz, funk et électronique, mais je suis un peu géné, parce que les gens qui ont crée et fait le label ne sont plus là pour cautionner ce choix. Leur intégrité. Et puis c’est aux Etats Unis que ça se passe. Indirectement, oui, même si je ne suis pas trop dans l’état d’esprit de l’ambassadeur. Mais j’ai remarqué à la sortie de « Boulevard » que deux mondes appréciaient ma musique, j’étais un peu entre les deux. Et en faisant « Tourist » j’aimerais réunir vraiment ces deux mondes. C’est plus facile dans un sens que dans l’autre, j’aimerais convaincre certaines personnes de tendre l’oreille. Je veux pas foutre la merde, mais déranger. Ils ont signé Next Evidence également, ça montre que le label s’ouvre.

C’est peut être le bon moment qui est arrivé. Il y a moins de détracteurs des nouvelles musiques.
C’est incomparable. C’est d’ailleurs plus venu d’Angleterre ou des Etats Unis au départ.

Tu n’aimes pas la promotion.
Je suis pas à l’aise dans les interviews, parce que je suis timide et je ne sais pas me vendre. Je fais que ça en ce moment, c’est un peu toujours la même chose. Je raconte ce que je fais, mais je pense pas être doué pour ça.

Et le monde de la nuit ?
Quand je sors je suis un vrai touriste, ça me fait rire. C’est le système général qui me gène, pas des trucs de la nuit. On est dans un monde où l’argent est roi, et l’argent ne me branche pas. Je ne sors pas me montrer, parce que c’est pas ma nature. Ca nourrit en même temps une petite polémique.

Tu as fait un live à la sortie de « Boulevard », sans jamais faire de date à Paris. Prépares-tu quelque chose ?
Oui, je souhaiterais organiser un vrai événement sur scène, faire se rencontrer des djs et des groupes de musiques différentes, funk, africain traditionnel, jazz, les musiciens avec qui je joue depuis « Boulevard ». Une énorme session. J’aimerais profiter de l’événement pour mettre un coup de projecteur sur quelquechose qui m’a beaucoup choqué. J’ai vu un documentaire sur Planète sur des enfants qu’on laisse mourir dans des orphelinats publics chinois, à cause de la loi sur la natalité. On les attache sur un lit et on les laisse littéralement crever pendant trois semaines, ça m’a retourné, alors je veux le faire savoir.

Gregory Papin


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