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Anne Laplantine vient de sortir l'album "Nordheim" sur Gooom Disques, un ouvrage de chansons miniatures si délicates qu'on ose trop les approcher de peur qu'elles s'évanouissent. Sous le nom de Michiko Kusaki, leur auteur a déjà sorti en décembre dernier un premier opus sur le label de Gehrard Potuznik - équivoque trafiquant de bruits et légumes à Vienne qui est parvenu y à généraliser le retour aux standards rythmiques jadis imposés dans toute l'Europe de l'Ouest par Bobby Orlando. Si l'imparable formule italo-germanique des eighties est parfois présente sur des morceaux de "Nordheim", c'est avec beaucoup plus de détachement et d'invisibilité . Peintre d'impressions sonores aussi poignantes qu'euphorisantes, Anne Laplantine n'est pas une simple "auteur-compositrice-interprète" : elle s'attache au son lui-même et en sort des émotions. Websound en discute avec elle.
On ne te connaît pas, peux-tu donc te présenter?
Je viens de Lyon et j'habite à Paris depuis quelques années où j'avais commencé à faire des arts plastiques à la fac. Je suis venue à la musique un peu par hasard. J'ai toujours bien aimé les machines pour enregistrer ou produire des sons et que l'on peut transporter facilement. Je faisais déjà des petits montages quand j'étais enfant, je découpais des bouts de chansons ou juste la radio. C'est une forme de travail simple et rapide que j'appréciais. J'ai donc poursuivi dans cette voie là en arrivant à Paris: j'ai acheté un quatre-pistes et un synthé. C'est surtout pour moi que j'ai commencé à faire des chansons; je trouvais intéressante l'idée d'être seule avec une machine qui t'imposerait une durée d'enregistrement bien précise. L'objet lui-même met une pression temporelle qui te permet de créer. Mais je ne pensais pas pour autant que cela allait aboutir à un disque. Le premier album a été enregistré presque tel quel avec Gherard Potuznik. Les chansons y sont très courtes et très nombreuses, assemblées dans la tension. C'est un assemblage proche de celui des wagons d'un train électrique. "Nordheim" a été produit de façon plus pro mais plus ennuyeuse aussi. C'est un disque un peu malgré moi, il est trop formel et ne va pas dans ma direction. C'est davantage le disque de Jean-Philippe de Gooom Disques. C'est lui qui a voulu le masteriser et l'unifier, c'est un produit dérivé de mon travail.
Tes morceaux semblent plus impressionnistes qu'expressionnistes au sens pop du terme. Comment fais-tu tenir cette fragilité dans une structure qui reste à peu près celle d'une chanson?
J'ai le sentiment que mes morceaux tiennent en équilibre. Leur structure me semble un peu accidentelle, ou en tous en cas inconsciente. C'est sûrement dû à la précarité des moyens dont je dispose au départ. En même temps, je ne veux pas d'une musique informe et discontinue. Je pense toujours partir d'un point pour arriver à un autre, même si c'est avec des hésitations, un peu à l'aveuglette. Je cherche sous la pression de la bande.
Cette précarité est-elle voulue ou forcée?
Un peu des deux. C'est d'abord pour des raisons pratiques que j'utilise du matériel bon marché car je n'ai pas les moyens de m'offrir des machines sophistiquées. Mais de toute façon cela me semble être une erreur d'acheter des gros appareils. Je ne me rends peut-être pas compte mais je trouve cela très important de travaillere avec des objets peu fiables, au fonctionnement un peu douteux. Par exemple, j'ai un PC depuis peu avec le logiciel Cakewalk (concurrent de Cubase -ndlr) et il plante souvent: c'est tant mieux. C'est une menace fertile, une peur et un risque nécessaires pour ce que je fais.
Quelle place donnes-tu à ta voix dans tes compositions? Est-ce un instrument d'expression personnelle ou une source sonore parmi d'autres ?
J'ai réalisé que l'usage que je faisais de ma voix était très influencé par My Bloody Valentine. J'essaie de faire se fondre la voix dans le reste de la musique, sans pour autant la faire disparaître totalement? Je trouve même qu'elle se met en avant parfois, mais elle se contente d'évoquer des choses plutôt que de les exprimer. Elle reste secrète même si on l'entend distinctement.
Pourquoi cette pochette où l'on te voit photographiée sans jamais voir ton visage?
C'est un compromis avec Jean-Philippe. Je ne voulais pas du tout que l'on me voit, j'aurais préféré une photo comme celle qui est montée sur la couverture du livret derrière moi. Je voulais me cacher pour rester décente.
Ce deuxième album, malgré son côté "produit fini et unifié" et justement à cause de cela, n'est donc pas celui que tu désirais faire? Qu'aurais-tu voulu faire?
Non, vraiment pas. Le fait de tout masteriser a aplani les sons . Je vois l'hétérogénéité des différentes sources sonores comme quelque chose de fascinant car plus profond, avec davantage de relief qu'un disque standard. J'adore le premier Lp de Maüse (duo autrichien où officie Potuznik) sur Falsch. Y sont mélangés des bruits purs avec des samples de classique de la pop et du rock, des trucs comme T-Rex...Cet alliage de gimmicks super connus et de sons trafiqués est extrêment mystérieux. En ce qui me concerne, je compte continuer à utiliser à la fois des instruments "normaux" et à composer des chansons, mais en accordant une place encore plus grande à l'électronique pure. La maîtrise des machines m'intéresse malgré mon goût pour le lo-fi. Je voudrais travailler avec Gherard Potuznik bien-sûr, ainsi qu'avec Hans Platzgummer qui fait Queen of Japan
Quels sont tes liens avec la scène autrichienne ? Quel est ce projet d'album de remixes ?
Je ne connais cette scène que depuis l'an dernier. On m'avait fait écouter des choses comme Fennesz ou Pita, j'ai bien aimé et puis je suis allé à Vienne ou j'ai rencontré Gherard. Il m'a fait découvrir des tonnes de disques. Mais je connais pas non plus super bien ces musiciens viennois. Je sais qu'un des morceaux de mon premier album est souvent joué en soirée par des djs, qui sont d'ailleurs beaucoup plus audacieux que leurs homologues français. Ils enchaînent du Mego avec des tubes des 80s, puis avec Bowie ou les Beatles... C'est vachement bien. Le projet de remixes ne m'enthousiasme pas trop car je trouve la notion de remix un peu dépassée, de plus en plus contingente et vide de sens. L'album ne sort pas tout de suite et je souhaiterai qu'il sorte le plus tard possible, de façon à bien montrer son inutilté grâce au temps qui aura passé.
Question standard du moment, mais qui me semble judicieuse de te poser à toi en particulier: quelle influence les 80s exercent-elles sur toi ?
En fait, je les découvre actuellement, notamment à travers le revival electro amené par des gens comme Ed DMX. C'est vrai qu'il y a une touche 80s dans ce que je fais, mais j'ai davantage l'impression de citer les gens qui citent les 80s. J'évoque le revival, c'est une sorte de mise en abyme.
Sinon, t'écoutes quoi en ce moment ?
Je découvre les Beatles et je suis bien dedans.C'est magnifique. En classique, c'est plutôt Monteverdi, Bach, Mahler...Sinon, j'écoute Grand Master Flash, Mantronix dont la technique de collage me rappelle -sans me vanter- ce que je faisais quand j'étais petite, et j'aime bien les disques du label Dance Mania à Chicago, pour leur côté brut et dur. Il m'arrive d'ailleurs de mixer avec une platine bas de gamme et un lecteur CD, je mets du classique parfois mais les gens pensent que c'est pour blaguer. La musique, c'est sérieux. Je mélange aussi le live avec le mix. D'ailleurs je passe à Vienne à la fin du mois d'avril et je suis morte de trouille rien qu'en y pensant...
Etienne Menu
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