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DJ Mehdi n’a que 23 ans, mais son parcours ressemble à une success story déjà bien entamée. Producteur de groupes de rap de la région parisienne, Ideal J, Different Teep ou le désormais célèbre 113, il a rencontré Zdar et Boombass (de La Funk Mob/Cassius) sur l’album de MC Solaar. Ces derniers l’ont alors initié à la force du groove instrumental, laissé tel quel, et « Espion : Le EP » récapitule l’histoire de son label Espionnage, en mettant sur le même plan les deux styles que l’on dit ennemis. Bien que l’on ait du mal à identifier sa musique électronique, plus proche de la science fiction que du trip hop poussif, Mehdi possède une personnalité sonore orageuse affirmée. D’autres intervenants sont présents tant derrière les consoles que derrière le micro sur cette opération, mais c’est le représentant du service qui répond à la question. Et comme vous le constaterez vous-même, il a aussi des choses à dire.
Tu sors « Espion : Le EP » avec des instrus et des titres rappés. As-tu le sentiment de t’exprimer plus sur les instrumentaux ?
J’irai pas jusquà dire que je m’expime plus. La particularité du rap instru, c’est qu’il faut que ça se suffise à soi-même. C’est différent de la house qui sert à faire danser les gens, et qui n’a pas vraiment de message, enfin pas à ma connaissance. Le rap instru n’a pas cette fonction, et n’a pas de perspectives commerciales. Il y a cette contrainte qui est une difficulté.
Dans le rap, il y a quand même des codes structurels que tu n’as pas à respecter ?
Pas tant que tu le dis. Les codes structurels du rap sont les mêmes que ceux d’une chanson populaire, et ils tendent à se répéter de plus en plus dans la musique électronique et la house, parcequ’il faut que ça passe à la radio. C’est pas propre au rap, juste à la musique populaire. J’ai moins ces codes à respecter parce que je ne fais pas d’edit radio, mais ça me dérangerai pas. La structure des chansons qui passent à la radio n’a pas changé depuis les annes 60, c’est un fait.
En l’absence de rappeur, comment gardes-tu l’intérêt de l’auditeur intact au bout de quelques mesures ?
Ca perd tout son sens de faire des cuts dès qu’il n’y a plus de rappeur. Tout ce que tu veux faire comme aération, respiration, pour que l’auditeur continue d’accrocher il faut quelqu’un qui balabnce des rimes sinon ça ne sert à rien. Il faut créer d’autres formes de respiration et surtout d’orchestration.
Tu as surtout travaillé pour des groupes qui devaient, en principe, avoir le dernier mot. Le fait d’être à l’origine d’Espionnage Sound System t’enlève au moins des concessions à faire ?
C’est vrai et c’est faux. Vrai parcequ’au début mes morceaux n’intéressaient pas les rappeurs, en règle générale, alors j’ai laissé tombé, je l’aurai proposé d’autres trucs et j’ai fait ça à côté. Les morceaux que j’ai fait pour le CD Espion, je ne les ai pas composé en réaction à des refus, je faisais les deux en parrallèle. Dès le début d’Espionnage, je produisais pour Ideal J ou Different Teep. Et puis les rappeurs ont commencé à kiffer, petit à petit, jusquà ce qu’ils s’approprient un peu ce style de son, et maintenant pour moi c’est aussi du rap, c’est leur son. J’ai lu ça dans plein d’interviews, des mecs qui voulaient bosser avec des rappeurs, et comme ça collait pas, ils ont fait leur truc tout seul. J’ai pas eu à essuyer de mauvais accueil. La musique instrumentale c’est beau quand ça se suffit à soi même, ça peut donner envie de danser, ou faire planer, mais c’est jamais aussi bien que quand il y a une message, quand ça te donne envie de pleurer, de te révolter ou de rigoler. Et là faut que quelqu’un donne de la voix. Le désavantage qu’il y a par rapport à la musique électronique de boite, c’est que le rap instru, il faut bien reconaitre qu’à un moment c’est chiant, ça n’avance pas. Je n’ai pas cette prétention d’être assez bon musicien pour que ma musique se suffise à elle-même. Ca aurait été réducteur comme projet de disque de n’avoir que des instrus. On a fait attention que ça ait plus l’air d’un album que d’une compil en choisissant bien les featurings. Espionnage Sound System, c’est un peu un groupe à géométrie variable, il y a des gens qui se croisent sur la bande qui ne se rencontreront jamais, mais le cœur reste le même. C’est un petit peu le même esprit qu’un collectif comme Soul II Soul en Angleterre dans les années 80, où autour de deux ou trois producteurs les gens allaient et venaient, en gardant une unité dans leurs disques qui fait plus penser à des album qu’à des compils.
Quand on se penche sur l’histoire du rap, on se rend compte que le rôle du producteur a parfois été éclipsé, surtout en France, et que c’est de moins en moins le cas. Quel est ton avis là-dessus ?
En réalité j’ai l’impression que ce role n’est jamais vraiment parti et qu’il s’est juste manifesté de différentes façons à différentes époques. Comme dirait un ami à moi, dans les meilleurs raps, la place de la production est prépondérante, que ce soit le Bomb Squad avec Public Enemy ou les meilleurs albums d’Ice Cube, DJ Premier avec Gangstarr, Pete Rock avec CL Smooth, que ce soit RZA avec le Wu Tang ou Dr Dre avec le Dogg Pound, et c’est dans cette lignée-là qu’avec humilité j’ai l’ambition de m’inscrire. Avoir des interprètes de talent et juste leur donner un écrin pour sublimer la chanson. Quelqu’un a dit que la chanson était un art mineur, Gainsbourg, je crois, et force est de constater que c’est de plus en plus le cas. Mais bon, peu importe.
Tous les producteurs que tu as cité ont en commun d’avoir une empreinte sonore qui rend leurs morceaux souvent reconnaissables. Tu poursuis ce but-là ?
C’est pas un but en soi, mais à fond. J’essaye d’être le plus moi-même, pour qu’éventuellemnt les gens me reconnaissent. Pas DJ Premier ou quelqu’un d’autre. C’est un truc auquel je crois depuis le début : si j’ai envie d’être différent, j’ai juste besoin d’être moi-même. Dans l’absolu, personne te ressemble. Ca m’empêche pas d’être influencé, ou de me sevir de la musique des autres pour le sampling. Mais s’il fallait qu’un Américain vienne avec autre chose pour avancer en le copiant, je lacherais l’affaire. Dans le sampling, il y a qu’un truc qui joue, c’est ton oreille. Il y a un mec qu’a dit que dans le bloc de pierre que tu vois là (et il montre l’une des tours de la Porte de la Chapelle, ndr), un sculpteur a vu quelquechose que toi t’as pas pu voir. Toutes proportions gardées, c’est exactement la même chose que dans le sampling. T’écoutes une chanson nase, et tu vois avec la radicalité de ton oreille que tu peux faire un morceau en taillant dedans. C’est ça qui fait la différence. Et c’est pareil pour toutes les musiques qui utilisent le même moyen.
Qu’est ce qui t’as amené à faire des instrumentaux ?
« Pansoul » de Motorbass, « Les Tribulations Extra Sensorielles » de La Funk Mob que j’avais écouté à l’époque sans trop kiffer et qui m’a par la suite montré que c’était vraiment possible, les compilations Sourcelab et dans une moindre mesure « Substances » de DJ Cam. C’est une démarche de producteur, de directeur artistique intelligent, que de sentir que derrière le rappeur, il y a un truc vraiment perso, et qui vaut peut être juste pour toi, alors meuble, invente. De cette idée il y a tellement de choses qui sont nées. Ca m’a ouvert de façon trop violente. C’est dur d’être au début et à la fin de ton propre track. C’est pour ça d’ailleurs que j’ai fait appel à d’auters gens pour faire de la musique, parce que je pense que seul ça aurait fini par m’emmerder, et ça se serait entendu sur le disque.
Ecoutes-tu des musiques électroniques à part les gens que tu as juste cités et qui sont tous français ?
Le trip hop planant, j’aime pas trop, je fume pas alors je rentre pas trop dans le délire. En plus des journalistes mal renseignés ont appleé ça du hip hop intelligent alors qu’il y avait pas de rappeur, ça m’a saoulé. La house, je respecte l’histoire, je suis sorti un peu, mais j’en ferais pas parce que je ne connais pas assez bien. Quand j’en parle à des potes de cité, ils me disent que je suis con, que c’est pas pour moi. C’est comme si j’avais pas le droit de recevoir une autre musique et de la faire mienne. Comme j’ai horreur de l’imprécision, je me lance jamais dans quelquechose avant de m’être largement documenté. Je préfère continuer d’apprendre, il y a tellement à apprendre dans la musique. J’ai jamais vraiment voulu m’introduire dans le milieu des musiques électroniques, mais je les entends parler, et je peux dire que l’étroitesse de vues est pas toujours du côté qu’on croit. C’est une question d’élitisme, qui fait se fermer à beaucoup de compétences. Sans vouloir généraliser, parce que je connais peu et que j’ai pas essayé. Pour le remix de « Feeling For You » de Cassius, j’ai amené mon propre truc mais sans en faire un morceau strictement rap. Je l’ai fait comme ça, en trouvant le point de convergence entre les styles. On verra dans trois ans si c’était bien.
Tu es réputé pour ramener le beat uptempo dans le rap, c’est quelque chose qui te tient à cœur ?
Je monte les bpms, pas pour me rapprocher du dancefloor et des musiques électroniques, mais parce que c’est cyclique dans le rap de monter les bpms. Dans l’album du 113, il y a des morceaux qui vont à 118 bpms. Faut pas uniformiser le son, faut diversifier, que des gens fassent des morceaux lents c’est bien si quelqu’un en fait des plus rapides.
Quels sont tes projets ?
J’ai un peu de temps devant moi, mais je n’ai pas une démarche d’homme d’affaires, je veux pas ressembler à Donald Trump ou Bill Gates, je signe pas d’artistes. Je veux juste produire un groupe virtruel, qui s’est un temps appelé Cambridge Circus qui s’appelle Espionnage Sound System. Des intsrus et des morceaux de rap. Rien ne vaut le rap dans ma vie, alors je vais aussi continuer à produire des groupes.
Gregory Papin
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