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Jazzy Jeff, tout le monde le connaît pour être l’ex associé mais « toujours ami » de Will Smith. Celui là même qui se faisait éjecter manu militari par la grande porte dans l’inusable « Prince de Bel Air ». Un rôle pas vraiment taillé sur mesure qu’il jouait après avoir été pour beaucoup dans le succès de Willy, puisque le show télé faisait suite à un duo discographique qui cassait la baraque à la grande époque des hi tops. Après ces courtes apparitions sur le petit écran, Jeff ne s’est pas enlisé à la TV. DJ hip hop parmi les plus fameux (plus ou moins l’inventeur du transformer avec Cash Money), il fait l’unanimité bien au delà des limites du genre. Lors de son passage à Paris en guest DJ il y a deux ans, un bon nombre de DJs house se la donnaient sur le dancefloor, alors que DJ Abdel et Cut Killer avaient fait le déplacement! Mais avant que son diminutif ne revienne au premier plan, Jeff Townes a connu une petite traversée du désert, suite à la séparation avec Will Smith. Replié dans sa bonne ville de Philadelphie en deshérence sonique –au début des années 90, peu de choses s’y passaient- il va se charger de la ranimer, aux côtés des Roots. Ils vont devenir les tenants d’un son black music urbain et organique, dans le RnB étiqueté ‘nu soul’ autant que dans le hip-hop, que les majors s’arrachent depuis le succès de Jill Scott, la protégée préférée de Jazzy Jeff. A la tête de sa compagnie A Touch of Jazz, il dépêche aussi des producers jusqu’au dernier Michael Jackson! Busy mais pas très business, voire critique vis à vis de l’industrie et ses coups pervers, il avait mieux à faire: son premier album, titré "The Magnificent", un investissement à long terme. Il a su s’entourer: Jill Scott bien sur, Questlove des Roots, J-Live, Jay Dee, Freddie Fox, Q Bert et même les Masters At Work. Tout ce qu’il faut pour s’assurer des sillons qu’on vous promet spectaculaires.
Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour fabriquer ce premier album?
C’est une question d’opportunités. J’ai toujours été impliqué dans le monde de la musique, mais deux facteurs ont joué. D’abord j’ai eu énormément de travail de productions pour d’autres artistes, et j’y ai consacré tout mon temps. Ensuite, il n’y avait plus de place pour les disques de producteur comme celui là. Donc ce n’est pas comme si j’avais attendu en me tournant les pouces.
C’est un disque très hip-hop, ponctué de scratches. Un titre voit même défiler quinze turntablists!
J’ai fait tous les scratches de l’album sauf sur ce morceau, « Break It Down ». Je ne serai tout simplement pas là sans le dee jaying, alors c’est une façon de rendre l’appareil. Je suis un grand fan de turntablism. Je me tiens au courant des compétitions, des dernières innovations techniques, même si je rentre pas des trucs trop complexes, faute d’entraînement.
Pourquoi selon toi les DJs deviennent producteurs? A l’époque de Quincy Jones, c’était des musiciens.
Ca ne m’étonne pas du tout. Qui est mieux placé qu’un DJ pour savoir ce qui fonctionne? Il passe sa vie sous les enceintes! Le boulot du DJ est de faire danser les gens, de connaître leurs réactions. C’est à peu près la même approche que celle d’un producteur, quand on parle black music.
Comment fonctionne une production team comme A Touch of Jazz?
A Touch of Jazz existe depuis treize ans. La structure a pas mal été modifiée au cours de ces années. Aujourd’hui, elle rassemble des producteurs, ingénieurs du son, songwriters et musiciens, qui travaillent tous ensemble à la réalisation de musiques. La production est un travail collectif. Je fais rentrer dans le team des gens qui partagent ma sensibilité, c’est à dire ouverts à plein de sortes de musiques. On dit qu’on fait de la nu soul, mais pour moi, la soul peut être partout, dans la country, le jazz, le rock. Par dessus tout, il faut qu’ils ressentent la vibe de la vieille soul parce qu’on kiffe tous ça au studio!
Philadelphie est une ville de producteurs.
Mais les musiciens de Philadelphie ont de la mémoire. J’ai toujours été proche de gens comme Kenny Gamble (de Gamble & Huff, NDR), suivi ses conseils, avant même de rencontrer Will (Smith, NDR). Il vient d’ailleurs de m’offrir un Grammy Award, ce qui m’a vraiment touché. On bosse encore avec la même section de cordes aujourd’hui, leur studio est à quelques centaines de mètres du nôtre. Il y a eu tellement de bonnes choses en soul, funk, même disco, enregistrées ici, tu ne peux juste pas les ignorer. Lorsque la ville était en panne d’inspiration, quand les médias et l’industrie se focalisaient sur d’autres villes, dans les années 80 puis 90, je n’ai jamais douté que ça finirait par revenir. La roue tourne…
Comment expliques tu que l’environnement sonore de Philly soit si particulier?
Tu veux dire aujourd’hui? Je pense qu’effectivement on a une tendance ici à faire des chansons différemment. Quand tu regardes comment ça se passe la plupart du temps ailleurs, les gars composent en comprimant deux idées pour que l’impact radio et télé soit le plus fort possible. C’est ce qui les obsède: faire de la musique qui doit instantanément rentrer dans la tête. A la radio, c’est le seul critère de diffusion, en tout cas aux USA. Ce sont des impératifs de business. Résultat: aujourd’hui, plus aucune chanson ne change la vie des gens. C’était courant autrefois. A Philadelphie, on essaye de faire de la musique qui tienne un peu plus longtemps que trois semaines. On considère encore la musique comme un art dans lequel il faut donner de sa personne.
C’est souvent par les paroles qu’on peut changer la vie des gens. Ca ne t’a jamais titillé d’être interprète?
Je vas te faire une confidence: il m’est arrivé plus d’une fois d’écrire les lyrics de chansons, ou d’y participer, sans que je mette mon nom dessus. Souvent les chansons sont écrites en studio, suite à des conversations qu’on a ensemble.
Ce qui détonne par rapport à ton discours sur l’industrie, c’est que tu aies aussi fait des musiques pour des shows télé.
Je n’en ai pas fait autant que ça. Il s’agissait juste de diffuser sa musique le plus loin possible. J’ai fait un thème pour les Simpsons: t’aimes pas les Simpsons?
Euh, si, si. A part ça, tu vois toujours Will Smith?
C’est la question obligatoire, hein? Les gens croient qu’on se parle plus, que je lui en veux de s’être installé en Californie, mais en réalité, si tu regardes les crédits de ses derniers albums, tu verras qu’on est tous deux coproducteurs exécutifs, qu’A Touch of Jazz produit les deux tiers de ses morceaux. Pour la promo de mon album, puisqu’il n’y a pas un budget extensible, Will m’a proposé de venir avec lui en Europe quand il fera la promo de « Men In Black II ». On est comme de la famille.
Tu prévois un DJ tour?
J’envisage plutôt de monter sur scène avec des musiciens, faire quelque chose d’un peu moins cloisonné que le DJ tout seul. Mon idée, c’est de faire comprendre aux gens comment on fait de la musique. Que chacun, vocaliste, bassiste, programmateur, DJ, fasse sa partie séparément, puis ensemble, un peu à l’image d’une session de studio transposée sur scène. Ce serait une formule rafraichissante, on va voir comment tout mettre en place.
D’ici là, tu dois avoir plein de projets sur le grill?
Jill Scott sera en studio cet été pour bosser, et en ce moment on travaille surtout sur nos propres artistes, qui sont présents sur mon album d’ailleurs, c’est à dire Raheim et Vee, qui chante sur le house track qu’on a fait avec les Masters At Work.
Gregory Papin
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