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Hideaki Ishii a quitté les yakuzas (la mafia nippone) qu’il fréquentait dans sa prime jeunesse, et sans se faire couper les doigts. Heureusement, car ceux ci allaient devenir son instrument de travail. Il a trouvé dans le rap, en regardant « Wildstyle », le légendaire film de b boys des années 80, une bonne façon de les exploiter. Après avoir été l’un des instigateurs de la scène hip hop à Tokyo, il prit le risque, parce que ce fut un risque, de signer un album solo abolument lunaire sur un label situé aux antipodes, à Londres. Ce fut l’instrumental « Striclty Turntablized » sur Mo Wax et ça s’est vite avéré payant. Remettant en question quelques rouages bien arrêtés du rap, revenant à une certaine forme de poésie, sa musique allait se propager en Europe comme aux Etats Unis, où il allait croiser le chemin de rappers comme CL Smooth ou Black Thought, le vocaliste des Roots qui est allé jusqu’à lui commander le son de son nouveau single « Hardware ». Depuis, il fait des aller retours entre deux sphères pas si distinctes que ça. Ses disques s’étalonnent entre passages rap coriaces (« Meiso », « Milight »), et des plages plus inclassables entre turntablism jazz et sonorités virulentes (le mix extraordinaire « Code 4109 »). Ce qui s’entend encore sur ce nouvel album, « Zen », pas vraiment plus posé : on y croise les flows carbonisés de Company Flow ou le percussionniste nigérian Tunde Ayanyemi pour un titre des plus barrés. Un LP un peu décevant où il semble s’être volontairement réfréner. Même expérimentale, sa musique ne s’éloigne pourtant jamais très loin des rivages du hip hop. Du passe passe d’atmosphères au passe passe des questions réponses, il n’y avait qu’un pas à faire. On est donc allé récolter ses commentaires lors de son récent passage à la Maroquinerie, où les gens applaudissaient entre deux disques, pour une conversation en version originale.
Par rapport à « Kakusei », on dirait que « Zen » représente un retour aux sources ?
Disons que sur « Kakusei », je faisais ma musique avec un microscope, alors que là, je produis en panoramique. Je voulais un son plus ample. Il y a aussi plus de titres vocaux que sur le précédent.
C’est comme ça dans toute ta discographie : on a l’impression que chaque album est en réaction au précédent.
C’est vrai que sur beaucoup de points « Zen » ressemble à « Milight ». Mais c’est inconscient. Je ne me suis pas dit que j’allais essayer de vendre plus en faisant appel à des rappers : je n’ai jamais fait de musique comme ça. Mais je ne tourne pas en rond non plus. J’ai l’impression que c’est un cercle qui s’élargit à chaque disque, donc je ne reviens pas en arrière. Ce serait plus une spirale. Quand je compose un son pour un rapper, je me nourris de ce que je fais à côté, et vice versa.
Là c’est un retour au rap !
Dès lors que tu inclues des voix, c’est une toute autre manière de concevoir un morceau. Il faut faire plus simple. Mais je ne pense pas avoir produit des morceaux de rap très classiques.
Ca fait une différence de faire un titre vocal pour ton album ou pour quelqu’un d’autre, comme « Hardware » pour Black Thought ?
J’ai accepté avec plaisir son invitation. Avec Black Thought, c’est une vibe réciproque. Je ressens pas tellement de différences. Je crois qu’il faut connaître ses limites, pour que ça reste efficace.
Tu as reçu d’autres propositions dans ce sens ?
Quelques-unes, mais pour l’instant je n’ai rien à annoncer. Il s’agit plus de titres isolés, pas des albums entiers. Je considère que j’ai plein de choses à apprendre avant de prétendre à ça.
Lors de ton passage aux Transmusicales de Rennes, tu as joué à deux heures du matin sans que les gens ne dansent, sans qu’ils ne quittent le salle. On aurait dit qu’ils étaient hypnotisés. C’est le genre de réaction que tu attends du public ?
Faire danser, je l’ai fait longtemps au Japon en étant DJ résident dans des boites. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, a fortiori devant un public dont je ne sais rien, c’est la manière dont je vais pouvoir les contaminer mais sans m’imposer à eux. Je réfléchis beaucoup avant de poser mon premier disque : c’est l’instant crucial. Qu’importe après qui je suis programmé, il faut toujours que je fasse redescendre les gens avant de repartir. Et pour répondre à ta question, cette ambiance un peu solennelle ne me dérange pas.
Tu as aussi une façon de caler des thèmes jazz incalables sur du hip hop carré. Tu prépares en avance ces passages particuliers ?
Non, j’essaye de ne jamais refaire en live le même enchaînement. Maintenant seuls quelques disques de jazz se prêtent à ce type de mix.
Tu es pourtant plus producteur que DJ finalement.
Certainement.
Si je te donne un son, n’importe quoi, penses-tu que tu puisses en faire quelquechose ?
Lorsque j’ai eu mon premier sampler, je faisais ce genre d’expériences avec un ami. On allait enregistrer quelques minutes au hasard dans la rue, et on redécoupait les sons pour en faire quelquechose. J’ai toujours été obsédé par des sons étranges, et je cherche encore des sons uniques très souvent.
Tu t’impliques énormément dans un collectif de DJs japonais, Ryu. Tu as toujours soutenu la scène rap locale : comment ça se passe là bas ?
Très bien. Avec Ryu, on a décidé de retarder notre album ensemble. Je veux que les autres membres puissent d’abord s’exprimer en solo, faire leur propre truc, avant qu’on s’y mette. C’est le conseil que je donne à tous, rappers et djs : n’imitez surtout pas. Il ne s’agit pas que de scratcher, un bon dj doit avant tout savoir écouter. Pour ce qui est des rappers japonais, il y a la barrière du langage mais dans les circuits indépendants certains disques sont trouvables. Je me sens investi d’une responsabilité envers eux. Ca me fait plaisir qu’on me pose la question, parce que je dois les représenter à l’étranger.
Tu composes sur des périodes précises ou un peu tout le temps ?
Je travaille un peu en permanence, sur plein de titres à la fois, et je ne sais pas comment mais je dois toujours finir dans l’urgence, quelques jours avant la deadline. Je passe beaucoup de temps à me promener avec ma fille. C’est là que je me rends compte la chance d’exercer un métier qu’on aime et qui laisse du temps libre.
Faut savoir profiter de la vie. Toute autre chose : apprécies-tu le travail de cinéastes japonais, comme Takeshi Kitano, qui dépeint souvent la vie des yakuzas ?
J’admire Takeshi Kitano. C’est une star au Japon. Comme tu le dis, il dépeint avec réalisme les mœurs des yakuzas, mais savez vous en France qu’il a commencé comme comique ? C’est un type plein de décalages, un déconneur qui a une excellente réputation internationale. Sans vouloir être chauvin, c'est bon que les gens achètent du ‘made in Japan’ culturel. On ne fabrique pas que de l’électroménager !
Gregory Papin
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